Des températures qui frôlent les 40° dans les appartements. Des jeunes qui préfèrent dormir dehors ou dans leur cave – s’ils en ont une – plutôt que dans leur lit. Ces dernières semaines, comme beaucoup de français, de nombreux jeunes ont souffert de la chaleur chez eux, dans cet espace intime et personnel qu’ils ont fui pour quelques degrés de moins.
Dans leurs appartements, les jeunes ont finalement trop chaud l’été, trop froid l’hiver, avec des loyers souvent difficiles à assumer et des conséquences sur leur qualité de vie. Cette situation contraste avec la joie d’accéder à l’autonomie résidentielle et rappelle brutalement que cette indépendance a un prix, inégalement supporté selon les jeunes. Encore faut-il pouvoir y accéder.
Le « Tanguy » est-il de retour dans nos sociétés ?
La figure du « Tanguy » a la vie dure. Pourtant, derrière cette image du jeune adulte qui tarde à quitter le domicile familial, par choix et par confort, se cache une réalité bien différente.
Entre 18 et 30 ans, plus de quatre jeunes sur dix vivent effectivement encore chez leurs parents[1]. Et parmi les plus de 25 ans, ils sont environ 1,3 million dans cette situation[2]. À ces chiffres, s’ajoute un autre constat : rester chez ses parents est plus fréquent aujourd’hui qu’il y a 10 ans. « Être un enfant dans sa famille a augmenté de 4 % en 10 ans » explique notamment Michel Duée, chef du Département ressources et conditions de vie des ménages à l’INSEE[3].
Les jeunes se trouvent face à un rêve d’indépendance empêché par la réalité du marché immobilier.
Mais pour ces jeunes, cette cohabitation est plutôt une nécessité, voire une contrainte, qu’un choix. Leur rêve d’indépendance se heurte à la réalité du marché immobilier et aux conditions d’accès à un logement autonome.
Les jeunes sans emploi par exemple, et ils sont de plus en plus nombreux, ne disposent ni des ressources ni des garanties nécessaires pour accéder au parc locatif privé. D’autant que l’emploi reste un des principaux déterminants dans les trajectoires de décohabitation. Ceux qui travaillent ne sont pas pour autant épargnés. Lorsque leur rémunération est insuffisante, le maintien au domicile familial devient souvent la seule option économiquement viable. Pourtant, parmi ceux qui vivent encore chez leurs parents à 23 ans, 30% sont en CDI.
Enfin, de nombreux étudiants choisissent de poursuivre leurs études à proximité du domicile parental afin d’éviter le coût d’un logement, au prix de trajets quotidiens particulièrement longs, pouvant atteindre une heure à une heure et demie.
Finalement, l’image du « Tanguy » ne tient pas. Passé 23 ans, la cohabitation est davantage le symptôme des difficultés d’accès au logement que l’expression d’un manque de volonté à prendre son indépendance.
Avoir un logement : à quel prix ?
Partir un jour, sans retour. Ces mots qui résonnent comme une musique probablement déjà entendue à la radio ou au cinéma, sont aussi ceux que de nombreux jeunes ont à l’esprit lorsqu’ils quittent définitivement le foyer familial. En France, l’âge médian du premier départ du foyer familial est de 19 ans, et celui-ci ne devient généralement définitif qu’autour de 23 ans bien que les parcours soit plus contrastés.
Mais cet envol s’accompagne de contraintes parfois difficiles à assumer pour cette tranche d’âge qui est la plus touchée par la pauvreté (44 % des personnes pauvres ont moins de 30 ans). D’autant qu’ils font partie des catégories les moins représentées dans les HLM tout en étant la tranche d’âge majoritaire dans le parc locatif privé (65 %)[4].
Avoir un logement a donc un prix que les jeunes paient parfois au détriment de leur santé lorsque les chiffres révèlent qu’un quart des étudiants vivent avec moins de 100€ par mois une fois leur loyer réglé. Plutôt manger ? Se soigner ? La question, ils se la posent.
Avoir un logement a un prix que les jeunes paient au détriment de leur santé.
Et pour les 15 000 nouveaux jeunes majeurs de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) concernés chaque année par le passage à l’autonomie résidentielle, le prix est souvent plus élevé encore. Contrairement à la plupart des jeunes, ils sont sommés de devenir autonomes dès 18 ans ; ils doivent donc également accéder à un logement sans pouvoir s’appuyer sur un soutien familial, qu’il soit financier, matériel ou affectif. Comme le rappelle le collectif Cause Majeur !, « l’autonomie ne se décrète pas au moment du passage à la majorité, elle se construit dans la durée ».
Or, pour ces jeunes, le passage à l’âge adulte ne s’accompagne pas toujours du temps et des ressources nécessaires pour construire cette autonomie. Si la loi prévoit désormais un accompagnement des jeunes majeurs afin d’éviter les « sorties sèches »[5] de l’ASE, son application demeure inégale selon les territoires.
Les conséquences de ces ruptures sont considérables comme en témoigne le fait que 26 % des personnes sans domicile nées en France ont été prises en charge par l’ASE au cours de leur minorité[6]. Pour ces jeunes, l’accès au logement représente une condition essentielle pour éviter l’entrée dans une trajectoire durable de précarité.
Et dans quelles conditions ?
Avoir un logement ne signifie pas nécessairement bien y vivre. Pour une grande partie des jeunes, le premier logement est avant tout un compromis entre leurs ressources, les opportunités disponibles et la proximité des études ou de l’emploi. Comme le souligne le rapport « Le logement des jeunes : une urgence sociale ! », les jeunes se logent où ils le peuvent, dans un contexte marqué par une pénurie de petits logements accessibles financièrement, une offre dédiée insuffisante et une information parfois difficile d’accès. Les parcours résidentiels s’en trouvent contraints dès les premiers pas vers l’autonomie.
Les données de l’Insee confirment cette réalité. Plus d’un jeune sur deux vit dans un logement d’une ou deux pièces, souvent plus exigu encore que les logements occupés par le reste de la population. Si cette situation s’explique en partie par le fait que cette tranche d’âge vit davantage seule ou en couple mais sans enfant, elle masque aussi des conditions de logement plus dégradées.
« J’ai dormi plusieurs nuits dans ma cave. C’est très humide, mais au moins, il fait frais. »
Thomas, 30 ans, en banlieue parisienne
Les jeunes sont deux fois plus nombreux à vivre dans un logement surpeuplé (22 % contre 10 % pour l’ensemble des ménages) et déclarent plus fréquemment des défauts de confort : nuisances sonores, inconfort thermique ou coût excessif du logement. La canicule du mois dernier en a été une illustration saisissante : « J’ai dormi plusieurs nuits dans ma cave. C’est très humide, mais au moins, il fait frais », confie ainsi Thomas*, 30 ans, installé en banlieue parisienne.
Ils sont également la tranche d’âge la plus représentée parmi les locataires du parc privé (65%), où les loyers sont plus élevés et les logements plus anciens. Ils occupent des logements construits avant 1949 et sont sous-représentés dans les constructions récentes. Cette situation est d’autant plus paradoxale que la quasi-totalité d’entre eux répond aux critères d’accès au logement social, sans pour autant y accéder, faute d’une offre suffisante.
Les 9,5 millions de jeunes en France sont donc confrontés non seulement à la difficulté d’accéder à un logement mais aussi aux conditions d’habitat. Si des solutions spécifiques existent pour accompagner certains publics jeunes, comme les résidences étudiantes ou les logements dédiés, elles restent aujourd’hui largement insuffisantes au regard de l’ampleur des besoins. Il apparait alors nécessaire de créer les conditions permettant à chaque jeune de construire une autonomie résidentielle durable.
Construire les conditions d’une autonomie résidentielle durable
La grande enquête réalisée par Elabe pour le Cercle des économistes en février 2026 montre que les 15-29 ans en France avancent sur un fil, confrontés à une accumulation de fragilités. Aux crises économiques, politiques et géopolitiques s’ajoutent des préoccupations très concrètes, liées à la santé mentale, au sentiment de sécurité ou encore au pouvoir d’achat. Dans ce contexte, la crise du logement devient un obstacle majeur sur le chemin de l’autonomie et risque d’accentuer des vulnérabilités déjà présentes. Permettre à chaque jeune d’accéder sereinement à une autonomie résidentielle constitue donc un enjeu majeur, qui appelle des réponses multiples et coordonnées.
La première condition pour garantir l’accès des jeunes à l’autonomie résidentielle reste de développer une offre de logements suffisante et adaptée. Le projet de loi Relance logement porté par le gouvernement ambitionne par exemple de créer 2 millions de logements d’ici 2030. Et même si le ministre du logement affirme que ce projet « bénéficiera à tous les Français, et notamment aux jeunes », les logements généralistes produits risquent d’être trop coûteux pour une grande partie des jeunes.
Des dispositifs nationaux…
Il existe aussi des dispositifs nationaux pour lever certains freins à l’accès au logement. C’est notamment le cas des solutions proposées par Action Logement, qui accompagnent les jeunes dans les débuts de leur parcours résidentiel. Le dispositif Mobili-Jeune permet ainsi aux alternants de bénéficier d’une aide financière pour réduire leur loyer, lors de leur premier logement ou lorsqu’une seconde résidence est nécessaire dans le cadre de leur formation. La garantie Visale, destinée notamment aux jeunes de 18 à 30 ans, facilite quant à elle l’accès au parc locatif privé en apportant une caution gratuite au propriétaire pendant les premières années du bail. Enfin, l’avance Loca-Pass permet de financer le dépôt de garantie demandé à l’entrée dans un logement sous la forme d’un prêt sans intérêt.
Autre piste : penser et adapter l’offre de logements existants aux réalités des parcours de jeunesse. Les jeunes ont souvent besoin de solutions rapides, accessibles financièrement et adaptées à des périodes de transition : premier emploi, études, alternance, mobilité professionnelle ou sortie de l’ASE. Or, l’offre actuelle ne répond pas suffisamment à ces besoins. Le rapport « Logement des jeunes : une urgence sociale ! » souligne la nécessité de développer une offre plus lisible, accessible et mieux articulée avec un accompagnement global, car les difficultés de logement ne peuvent être dissociées des enjeux de formation, d’emploi ou de mobilité.
… Aux actions territoriales
Enfin, d’autres initiatives, issues de la société civile, font du logement un véritable levier d’émancipation. Les KAPS (Kolocations à Projets Solidaires), portées par l’AFEV, permettent à des jeunes de bénéficier d’un logement tout en s’engageant dans des projets solidaires auprès des habitants de leur quartier. En associant accès au logement et engagement de proximité, ces colocations contribuent à faciliter l’accès à l’autonomie résidentielle des jeunes tout en créant du lien social sur les territoires.
Pour aller plus loin sur le sujet : Les kapseurs, des ressources éducatives de proximité
Finalement, quand on est jeune, accéder à un logement d’abord, y vivre dignement ensuite, sont deux étapes de la vie que beaucoup ne passe pas sans encombre. Cette réalité conduit à considérer l’autonomie résidentielle comme un enjeu collectif avant d’être une responsabilité individuelle. Une approche globale et coordonnée, au niveau national et territorial, devient donc indispensable pour répondre aux besoins d’une génération sur le fil en proie au vertige de l’indépendance.
Alexanne Bardet
[1] « Non-assistance à jeunesses en danger. Un sondage exclusif sur les 15-29 ans. », Enquête réalisée par Elabe pour le Cercle des économistes, février 2026.
[2] « Logement des jeunes : une urgence sociale ! », rapport du Conseil d’orientation des politiques de jeunesse, janvier 2025.
[3] Propos tenus dans le cadre de la Journée d’étude consacrée au logement des jeunes, organisée par l’INJEP, juin 2026.
[4] « Conditions de logement début 2024 : les locataires sont moins bien lotis que les propriétaires », INSEE, janvier 2026.
[5] Le terme de « sorties sèches » est une expression qui indique la fin de la mesure de protection du jeune devenu majeur et pour lequel la sortie n’a pas été préparée, ni accompagnée, par les services de protection de l’enfance pendant sa mesure d’assistance éducative.
[6] « L’enfance des sans-domicile : des parcours marqués par de nombreuses difficultés », Insee-Ined, Enquête Sans-Domicile 2012, Insee Première n°1455, juillet 2013.
*Le prénom a été modifié pour préserver son anonymat.