Les grandes vacances offrent un temps précieux où la lecture peut enfin échapper aux obligations scolaires pour redevenir une expérience choisie. Si les inquiétudes sur le recul de la lecture chez les jeunes sont légitimes, elles masquent une réalité plus complexe. Les adolescents lisent encore, mais autrement. Par ailleurs, le débat oublie souvent un acteur essentiel : la famille. À l’heure où se multiplient les initiatives estivales en direction des enfants, le véritable enjeu est peut-être de recréer, le temps des vacances, un environnement où la lecture redevient une pratique familiale ordinaire, partagée et visible.
Nous voici déjà presque à la mi-temps des grandes vacances. Après une année rythmée par les horaires, les devoirs et les obligations scolaires, l’été redonne aux enfants un temps qui leur appartient : des journées entières à remplir de jeux, de rencontres. D’ennui aussi, souvent plus fécond qu’on ne le croit.
Et la lecture dans tout cela ? A écouter les mauvaises langues, elle serait déjà condamnée : menacée par les écrans, désertée par les adolescents, sacrifiée sur l’autel du smartphone. Le diagnostic n’est pas dénué de vérité, mais il est incomplet. A y regarder de plus près, l’été peut s’avérer un moment décisif de la construction du rapport à la lecture — à condition de comprendre ce qui s’y joue réellement, et pour qui.
Les vacances : un temps pour devenir lecteur
Les grandes vacances ouvrent une parenthèse. Les journées s’allongent, les contraintes s’effacent, les horaires deviennent plus souples. Pour les enfants comme pour les adolescents, c’est l’un des moments de l’année où le temps leur appartient davantage. D’ailleurs 63% des jeunes qui lisent pour le plaisir, lisent pendant les vacances[1].
Cette disponibilité transforme donc le rapport à la lecture. Durant l’année, le livre est souvent associé à l’école, aux lectures imposées ou aux différents ateliers auxquels sont invités à participer les jeunes sur le temps scolaire ou périscolaire. Pendant les vacances, il retrouve une autre fonction davantage associée au choix, au plaisir ou au combat contre l’ennui.
Cette distinction est loin d’être anodine. Car apprendre à lire et devenir lecteur ne relèvent pas tout à fait de la même démarche. L’école transmet les compétences indispensables pour déchiffrer, comprendre ou analyser un texte. Mais le goût de lire se construit davantage dans le rapport intime avec les textes. Il suppose d’accepter de ralentir, de consacrer du temps et de l’attention à une histoire, de fabriquer ses propres images mentales, de supporter le silence, de laisser son imagination prendre le relai.
Thierry Pflimlin, président de Coup de Pouce
Les vacances offrent donc précisément ce que le reste de l’année laisse difficilement émerger : un temps long. On parle beaucoup de la « perte estivale » des apprentissages. On oublie plus souvent que les vacances peuvent aussi être un temps de gains invisibles. En ce sens, la pause estivale peut constituer un moment de grandes inégalités en ce qui concerne les expériences culturelles des enfants car ils se retrouvent assignés aux habitudes familiales très hétérogènes[2]. Certains enfants passent leurs vacances entourés de livres, de discussions, de découvertes culturelles. D’autres disposent de beaucoup moins d’occasions. Dès lors, se pose la question des opportunités qui leur sont offertes de rester lecteurs lorsque l’école s’efface.
Les jeunes aiment toujours lire… mais ils lisent autrement
En premier lieu, il apparaît nécessaire de faire un diagnostic rapide du rapport à la lecture du jeune public.
L’enquête 2026 du Centre national du livre montre que 81 % des jeunes de 7 à 19 ans déclarent lire pour leurs loisirs[3]. Ce chiffre est stable depuis 2024 et progresse même chez les 16-19 ans par rapport à la situation observée dix ans plus tôt.
La pratique diminue néanmoins avec l’âge : 91 % des 7-9 ans lisent pour le plaisir contre 67 % des 16-19 ans. L’entrée au collège constitue un point d’inflexion marqué, qui coïncide avec l’arrivée du premier smartphone autour de 11 ans. Les écarts entre filles et garçons se creusent également fortement à l’adolescence : chez les 16-19 ans, 78 % des filles lisent pour leurs loisirs contre seulement 56 % des garçons.
81 % des jeunes de 7 à 19 ans déclarent lire pour leurs loisirs
Ces données montrent que la lecture recule chez une partie des adolescents. Pour autant, il serait hâtif d’en conclure que les jeunes se détournent de l’univers de la lecture. Car les modes de découverte ont également profondément changé.
Les réseaux sociaux occupent désormais une place centrale dans la prescription. Chez les lecteurs de 16 à 19 ans, plus d’un sur deux choisit un livre après en avoir entendu parler sur Internet[4]. Le hashtag BookTok sur TikTok est devenu un phénomène mondial, cumulant des centaines de milliards de vues. Des romans connaissent une seconde vie grâce aux recommandations d’influenceurs. La plateforme Wattpad offre un espace d’expression inédit pour de jeunes auteurs et contribue à dessiner les contours des tendances littéraires adolescentes.
Les communautés de lecteurs se développent également hors ligne avec les « reading parties », les clubs de lecture ou les grands rassemblements organisés autour du livre. Des artistes, des sportifs ou des actrices animent des « clubs de lecture » et contribuent à faire du livre un objet de conversation et de sociabilité.
67% des 16-19 ans font d’autres activités sur écran pendant qu’ils lisent
Ces évolutions invitent à relativiser la concurrence entre les livres et les écrans. Ces derniers sont aussi devenus des espaces où les livres circulent, se recommandent et se découvrent. D’ailleurs 41% des jeunes lecteurs font souvent d’autres activités sur écran pendant qu’ils lisent des livres. Une pratique particulièrement importante chez les 16-19 ans (67%)[5]. Les jeunes ne tournent donc pas nécessairement le dos à la lecture mais s’en réapproprient les codes.
L’été est devenu un laboratoire pour réinventer la lecture
Depuis quelques années, les initiatives se multiplient pour faire sortir le livre de ses lieux traditionnels et aller à la rencontre des jeunes sur leurs espaces de loisirs. La période estivale en particulier est investie par des acteurs de la culture ou de la jeunesse pour offrir des opportunités de lecture aux enfants.
L’opération Partir en Livre, portée par le Centre national du livre, en constitue l’exemple le plus emblématique. Chaque été, plusieurs milliers d’animations gratuites sont organisées partout en France : rencontres avec des auteurs, ateliers d’écriture, bibliothèques de plage, concerts dessinés, ateliers manga, lectures immersives ou chasses aux livres.
Une logique proche inspire l’opération Cet été je lis, qui encourage les établissements scolaires à prêter leurs ouvrages avant les vacances et offre un livre à chaque élève de CM2. Les bibliothèques investissent les plages, les campings ou même certaines aires d’autoroute.
Toutes ces initiatives traduisent une évolution importante des actions de promotion de la lecture. Trop souvent centrées sur l’école, elles reconnaissent désormais que le plaisir de lire se construit largement pendant le temps libre. Elles rappellent que la lecture progresse aussi grâce aux occasions offertes de rencontrer les livres dans l’ensemble des temps de l’enfant.
La famille, foyer des habitudes de lecture
Ces initiatives s’adressent en premier lieu aux jeunes. Or, le rapport des enfants à la lecture se construit aussi, et d’abord, dans leur environnement familial.
Le cercle familial demeure en effet le premier prescripteur : 52% des lecteurs loisirs choisissent un livre sur conseils de leur famille. Cette influence n’est cependant pas répartie de façon homogène. 41% des jeunes lecteurs loisirs déclarent recevoir des recommandations de leur mère, contre seulement 20% de leur père. Près d’un jeune sur deux affirme même que son père ne lit jamais de livres pour lui-même[6].
Le cercle familial demeure le premier prescripteur de lecture pour les jeunes
Les pères sont donc en première ligne d’un mouvement plus général. Les adultes lisent en effet eux-mêmes moins qu’auparavant[7]. Les usages numériques occupent une place croissante dans les temps de loisirs familiaux. Si le débat public insiste beaucoup sur le temps d’écran des plus jeunes, celui parents se révèle également déterminant[8]. Les phénomènes de « technoférence » montrent combien la présence permanente du smartphone modifie les interactions familiales mais il réduit aussi les moments où les enfants voient tout simplement leurs parents lire.
Cette évolution est d’autant plus importante que les habitudes de lecture des enfants se construisent aussi par observation et imprégnation. Les recherches sur la socialisation familiale de la lecture montrent que les pratiques de lecture des parents constituent un modèle dont les enfants peuvent s’inspirer : voir régulièrement un adulte ouvrir un roman, feuilleter un journal ou lire pour son propre plaisir contribue à faire de la lecture une pratique ordinaire du quotidien familial. À l’inverse, lorsque les livres sont absents des pratiques visibles des adultes, il devient plus difficile pour l’enfant d’identifier la lecture comme une activité familière et valorisée[9].
Faire des vacances un temps de lecture pour toute la famille
Cette dimension familiale invite à des initiatives davantage destinées à cultiver les habitudes de lecture de l’ensemble des membres de foyer. Dans le monde anglo-saxon, cette démarche est présente depuis longtemps sous différentes appellations : Family Reading Groups, Parent-child book clubs, Family Book Clubs. Elles sont souvent menées à l’initiative d’acteurs locaux : bibliothécaires, libraires, enseignants. L’enjeu est souvent modeste mais fécond : instaurer des moments où chacun lit mais aussi recréer du lien familial autour de l’univers de la lecture.
L’été peut constituer le premier temps d’un objectif ambitieux : refaire de la lecture une pratique visible, désirable et partagée au sein des familles.
Cette ambition suppose également d’élargir notre définition de la lecture. Un manga, une bande dessinée, L’Équipe, un magazine scientifique, un roman policier, un livre de recettes ou un guide de randonnée participent tous d’une même familiarité avec l’écrit. Vouloir promouvoir uniquement une lecture jugée plus « noble » reviendrait à éloigner une partie des familles plutôt qu’à les rapprocher des livres.
Les grandes vacances constituent sans doute un bon moment pour engager ce changement. Elles offrent un temps plus souple, moins fragmenté, où chacun peut retrouver le plaisir de lire à son rythme. L’été peut donc constituer le premier temps d’un objectif plus ambitieux : refaire de la lecture une pratique visible, désirable et partagée au sein des familles.
Stephan Lipiansky
Nous remercions très sincèrement Delphine Sauliere D’izarny et Anne Villeneuve de la Direction éditoriale 360 de Bayard Jeunesse pour leurs précieux éclairages et leur travail minutieux de veille et d’analyse des pratiques de lecture du jeune public.
[1] Enquête Ipsos – Les jeunes Français et la lecture – Centre National du Livre (CNL) – Mars 2026.
[2] Cf. à ce propos Octobre, S. et Sirota, R. (dir.) (2021). Inégalités culturelles : retour en enfance. Ministère de la Culture – DEPS. https://doi.org/10.3917/deps.octob.2021.01.
[3] Réalisé par l’institut Ipsos auprès d’un échantillon représentatif de 1 500 jeunes Français âgés de 7 à 19 ans, interrogés en ligne entre janvier et février 2026.
[4] Ipsos – Les jeunes Français et la lecture – Centre National du Livre (CNL) – Mars 2026.
[5] Ipsos – Les jeunes Français et la lecture – Centre National du Livre (CNL) – Mars 2026.
[6] Ipsos – Les jeunes Français et la lecture – Centre National du Livre (CNL) – Mars 2026.
[7] Ipsos – Les Français et la lecture – Centre National du Livre (CNL) – Janvier 2025.
[8] Arcep, Arcom, CGE, ANCT, Baromètre du numérique, édition 2025.
[9] Voir par exemple : Wollscheid, Sabine. « The impact of the leisure reading behaviours of both parents on children’s reading behaviour: Investigating differences between sons and daughters. » Poetics 45 (2014): 36-54 ;