2 juillet 2026

« En France comme dans d’autres pays, la reconnaissance du déclin démographique est difficile car elle cadre mal avec les idées de progrès, de développement et l’espoir d’amélioration les choses. »

Jusqu’à présent la baisse démographique s’est concrétisée dans les territoires par la fermeture de classes et d’écoles. La baisse démographique, tout comme les solutions qui y sont apportées impactent de manière inégale les territoires. Sur quels critères se fondent ces décisions ? Et comment penser la prise de décision publique en association avec les territoires ?

Rencontre avec Arnaud Brennetot, professeur des Universités en géographie politique et aménagement, et sppécialiste en géopolitique et analyse territoriale. Il est l’auteur de l’article « En France, l’école abandonne-t-elle les territoires ? » dans la revue Population & Avenir en mars 2026.

VLH : Comment la baisse des naissances affecte-t-elle dores et déjà les classes et les écoles sur les territoires français ? Selon quels critères objectifs ?

Arnaud Brennetot : Entre 2016 et 2024, le nombre d’élèves scolarisés dans l’enseignement du premier degré a baissé de 7,5 %. Une telle diminution a permis dans un premier temps de réduire le nombre d’élèves par classe. Lorsque la baisse a été trop importante, l’administration de l’Education Nationale a fait le choix de fermer certaines classes ou écoles. Entre 2016 et 2024, plus de 3000 écoles ont été fermées (-6,4 %). Depuis 2021, le nombre de classes a commencé à diminuer lui aussi (-1 %).
Ces fermetures ne s’appuient pas sur des critères totalement transparents. Au niveau académique, l’objectif est d’ajuster l’offre de moyens à l’évolution des effectifs scolarisés. À l’échelle locale, les services des Rectorats cherchent à faire du sur-mesure en négociant avec les collectivités territoriales. L’examen des statistiques locales montre que les territoires habités par les populations pauvres ou présentant de faibles densités bénéficient de meilleurs taux d’encadrement. Depuis 2017, le dédoublement des classes de CP et de CE1 des établissements classés en REP (Réseaux d’études prioritaires) a d’ailleurs contribué à y faire croître le nombre de classes.

VLH : Comment expliquer que les prévisions d’effectifs à 10 ans aient été publiées si récemment par la DEPP ? Qu’en déduire des critères de pilotage éducatif sur le plan local ?

Arnaud Brennetot :En France comme dans d’autres pays, la reconnaissance du déclin démographique est difficile car elle cadre mal avec les idées de progrès, de développement et l’espoir d’amélioration les choses. Depuis quelques années, la baisse brutale de l’indice conjoncturel de fécondité et, en 2025, le dépassement inédit du nombre de décès sur celui des naissances ont agi comme un électrochoc dans le débat public : on est passé brutalement d’une forme de déni à une prise de conscience. La publication de données sur le déclin à venir est devenue alors possible et politiquement recevable. Depuis plusieurs années, la DEPP s’est par ailleurs efforcée de mettre à disposition du public un plus grand nombre de données, par transparence et pour fluidifier les relations avec les élus locaux.

VLH : Comment expliquer que l’intensité de la réduction de la taille moyenne des classes soit inégale selon les territoires ?


Arnaud Brennetot :La baisse du nombre d’élèves par classe est un phénomène généralisé qui concerne plus de 90 % des bassins de vie et qui rapproche le taux d’encadrement observable en France de la moyenne des pays de l’OCDE. Cette diminution est cependant  inégale selon les territoires. Elle bénéficie en priorité aux établissements en REP, plus nombreux dans les territoires comptant un taux de pauvreté élevé (les quartiers prioritaires au sein des grandes agglomérations, les territoires du Nord et du Nord-Est fragilisés par la désindustrialisation ou le Bas-Rhône et le Languedoc),

VLH : Que pensez-vous de l’expérimentation lancée par le Ministre Edouard Geffray dans 18 départements de construction de la classe scolaire?

Arnaud Brennetot :Les procédures d’actualisation de la carte scolaire sont devenues un point de crispation récurrent entre les représentants de l’Education nationale, les collectivités territoriales, les syndicats et les associations de parents d’élèves. La baisse annoncée des effectifs rend les arbitrages à venir plus difficiles encore. Un changement de méthode est donc devenu inévitable. La concertation au niveau départemental est une façon utile de placer les élus locaux devant la nécessité de trouver des solutions collectives, viables et équitables entre territoires. Rien ne garantit cependant que les futurs compromis nécessaires soient aisés à construire. Par ailleurs, le risque existe que les solutions trouvées en matière d’offre scolaire ne soient pas coordonnées avec celles imaginées pour les autres services collectifs (l’offre de soins, les commerces de proximité, etc.). Il est donc nécessaire de mettre en cohérence les stratégies territoriales d’adaptation aux mutations socio-démographiques.

VLH : Dans le contexte de cette baisse démographique qui s’accentue, peut on parler d’une repartition equitable des moyens sur le territoire ?

Arnaud Brennetot : Les territoires les plus fragiles, du fait de problèmes de pauvreté ou des faibles densités, continuent à bénéficier de taux d’encadrement plus élevés. Malgré tout, là où le déclin démographique a été le plus fort, les fermetures de classes et d’écoles et les classes multiniveaux se sont multipliées.  Dans ces territoires, les mesures d’équité actuelles ne suffisent pas à empêcher la réduction de l’offre, provoquant une dégradation des conditions d’accueil. La recherche de solutions alternatives devient donc nécessaire.

VLH : Quelle analyse faites-vous des risques de fermetures d’écoles dans les territoires à très faible densité ? La mise en place des regroupements pédagogiques est elle une réponse adaptée ?

Arnaud Brennetot :La dispersion résidentielle présente l’inconvénient d’allonger les distances d’accès aux équipements collectifs, particulièrement lorsqu’ils s’adressent aux enfants (écoles, équipements de santé, culturels ou de loisirs). Dans les bassins de vie de faible densité comme dans les espaces périurbains plus denses, l’enjeu consiste à promouvoir un habitat regroupé autour des centralités élémentaires (bourgs ou petites villes), susceptibles d’accueillir des écoles mais aussi d’autres services collectifs dans un rayon proche et accessible pour les familles. Le déclin démographique rend nécessaire la consolidation de ces centralités élémentaires et donc le renforcement de l’offre de logements à proximité. Cette formule présente le double avantage d’être socialement équitable et écologiquement responsable car elle améliore les conditions de vie et permet la réduction des mobilités carbonées.

VLH : Quelles seraient vos recommandations pour réinvestir les marges notamment budgétaires libérées par cette baisse démographique dans la qualité du système éducatif, avec une plus grande équité territoriale ?

Arnaud Brennetot : Pour l’instant, la baisse du nombre de classes a été plus faible que celle des effectifs scolaires,  permettant une réduction du nombre d’élèves par classe. La réorganisation des réseaux d’établissements nécessite par ailleurs des moyens supplémentaires pour l’adaptation des bâtiments au changement climatique, le traitement et la réaffectation des friches scolaires,  l’accompagnement des familles implantées dans sites particuliers (les îles ou les hautes vallées par exemple). Un autre chantier concerne la réorganisation des réseaux de collèges et de lycées, eux aussi amenés à faire l’objet de concentrations sur un nombre réduit d’établissements au cours des prochaines années.

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