2 juillet 2026

Repenser l’école à l’heure de la baisse démographique

« On a eu une chute démographique comme jamais notre pays n’en a connu dans son histoire. » alertait en mars Édouard Geffray, le ministre de l’Education nationale, ajoutant qu’il s’agit d’une réalité « dont il faut que l’on tienne compte collectivement et qui nous entraîne pour au moins les 20 prochaines années » (1) Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le solde naturel est négatif : la France enregistre plus de décès que de naissances. La baisse du taux de fécondité, au plus bas depuis la Première Guerre mondiale, conduit à une baisse du nombre d’élèves dans la durée (2), ce qui va à rebours des dynamiques à l’œuvre dans les politiques éducatives depuis les lois Ferry.

Les politiques éducatives se sont construites dans l’élan de la massification. Rendue obligatoire sous la IIIème République pour éduquer le plus grand nombre, l’école a été préparée, sous la Vème République, à accueillir de plus en plus d’élèves, de plus en plus longtemps. Un siècle plus tard, notre système éducatif est confronté à une baisse démographique inédite. Ce sont 1,7 million d’élèves en moins en 2034, soit 25% des effectifs scolaires en moins en comparaison avec le pic de la rentrée 2015 (3). Cette baisse n’est pas conjoncturelle, mais bien structurelle : la baisse démographique est nationale et concerne à la fois les territoires ruraux et urbains.

Faut-il considérer la baisse démographique comme une menace pour l’école, qui se vide, ou une opportunité pour améliorer sa qualité ? Et le cas échéant, quels choix d’investissement et quel projet pour l’école cela suppose-t-il ?

La baisse démographique, une opportunité historique

Cette baisse démographique peut être considérée comme un moment propice à un réinvestissement dans l’éducation. L’éducation constitue en effet un investissement rentable pour l’Etat : pour chaque euro économisé dans l’éducation, c’est une perte de 9 euros sur le long terme pour l’Etat liée à la baisse des performances scolaires (d’après l’étude de l’institut des politiques publiques de 2025). (4). La baisse démographique libère ainsi une marge budgétaire inédite, ouvrant la voie à un réinvestissement dans l’éducation par une réallocation des budgets libérés par la diminution du nombre d’élèves.

Mais où et comment investir ? La baisse démographique, bien que touchant l’ensemble de l’Hexagone, n’a pas la même intensité d’un territoire à l’autre. Les territoires ruraux ont été les premiers impactés : « entre 2015 et 2024, la baisse des effectifs du premier degré a été deux à trois fois plus importante dans les territoires ruraux que dans les territoires urbains hors éducation prioritaire (-10,9 % contre -4,2 %) ».

La baisse démographique ayant un effet différencié sur les territoires, elle rend nécessaire de « mieux associer les collectivités territoriales à la politique éducative » (5), impératif rappelé par la Cour des comptes. La mise en place de « conventions triennales entre les élus locaux et les services de l’éducation nationale » conduirait à un horizon prévisionnel, permettant à chaque acteur d’anticiper la baisse du nombre d’élèves, et ses conséquences. Un rapport d’information du Sénat (6) pointe que lors du processus de décision, des « critères complémentaires » qualitatifs, rendant compte des « conditions de scolarisation effectives des élèves », tel que le temps de transport, doivent être pris en compte. Développer des classes multiniveaux ou des regroupements pédagogiques peut être pertinent, mais l’efficacité de ce type de solution dépend du contexte local concerné.

Une fois cette nécessité considérée, sa mise en pratique se heurte à la réalité de terrain, en particulier au moment de réaliser les arbitrages relatifs à l’ouverture et à la fermeture de classes. 

La carte scolaire cristallise les tensions

L’élaboration de la carte scolaire, c’est-à-dire « l’attribution des moyens d’enseignement sur un territoire », est un moment de l’année scolaire qui catalyse les tensions entre élus, parents d’élèves, enseignants, et les IA-DASEN (Inspecteur d’Académie-Directeur académique des services de l’Education nationale). « C’est une véritable défiance qui s’est installée entre les acteurs » écrivaient les sénateurs dans leur rapport d’information de 2025 consacré à la baisse démographique (7).

Le protocole signé en 2025 entre le ministère de l’Education nationale et l’Association des Maires de France (AMF) aspire à répondre aux critiques constatant une exclusion des élus locaux de ces décisions : l’Etat s’engage à davantage de transparence sur les effectifs en donnant aux maires une visibilité de trois ans. La généralisation à l’ensemble du territoire national des Observatoires des dynamiques rurales et territoriales (ODRT) sous l’impulsion du ministre de l’Education nationale Edouard Geffray s’inscrit dans cette démarche. Il a par ailleurs annoncé en avril 2026 une expérimentation sur la démographie scolaire, fondée sur un changement de méthode : « Nous inversons la logique en partant du terrain et des réalités démographiques et géographiques de chaque territoire, pour construire ensuite le futur schéma d’emploi local. Cette nouvelle approche replace pleinement l’École au cœur des enjeux d’aménagement du territoire, avec une vision à long terme. ». Les acteurs des territoires concernés vont travailler ensemble sur la carte scolaire, en considérant un ensemble de critères (projection démographique pluriannuelle, contraintes de transports). De ce travail, sera « déduit un schéma d’emploi cohérent » prévu pour être présenté en loi de finances (8)

Les décisions de carte scolaire nécessitent une stratégie prenant en compte les données sur l’évolution démographique sur plusieurs années et l’affinant au niveau du bassin de vie, dans un cadre pluriannuel et prévisionnel. La baisse démographique n’est une opportunité seulement si elle est pilotée.

Réorganiser annuellement la carte scolaire masque cependant une question de fond qui doit orienter les décisions : quel est l’effet du taux d’encadrement sur les apprentissages ? Les décisions concernant le nombre d’élèves souhaitable par classe se posent avec d’autant plus de pertinence dans le contexte de la baisse démographique et de la redéfinition du maillage territorial.

Que nous apprennent les études sur cette question ? Le premier rapport de la DEPP en 2021 était plutôt positif quant aux effets de la diminution du taux d’encadrement (9), mais un rapport de 2023 nuance le propos en attestant que « si des éléments positifs sont repérés concernant les apprentissages des élèves bénéficiant d’un enseignement en classe dédoublée, force est de constater que tous les bénéfices attendus de cette mesure ne sont pas encore obtenus aujourd’hui » (10). La Cour des comptes analyse des « effets faibles et hétérogènes à moyen terme ». (11)

Dans le contexte d’une baisse du nombre d’élèves, cet enjeu est d’autant plus grand qu’il coexiste avec les logiques territoriales, de maintien des écoles, comme rempart à la survie de la commune. La question des transports doit être au centre de la discussion.

Les arbitrages pris lors de la carte scolaire doivent ainsi porter à la fois sur ce qui est le plus efficace et le plus juste dans l’intérêt de l’enfant et de son éducation. Reste à déterminer dans un contexte de baisse démographique quelle organisation éducative est la plus pertinente pour fournir une éducation de qualité au plus grand nombre : le réinvestissement de la baisse démographique doit-il porter sur toute ou partie du territoire ? Et le maillage territorial actuel est-il toujours la bonne grille de lecture ?

Outre la diminution du taux d’encadrement, d’autres variables permettent d’améliorer l’efficacité et l’équité du système. Baptiste Larseneur, expert à l’Institut Montaigne le rappelle : « Moins d’élèves par enseignant ne changera rien si l’on ne modifie pas ce qui se joue au sein de la classe. Il faut donc ouvrir franchement le débat sur les pratiques pédagogiques, sur la formation des maîtres, sur le système d’affectation des professeurs, et sur les limites d’une liberté pédagogique désormais vécue comme une solitude individuelle, alors qu’elle devrait être une responsabilité commune devant la réussite de tous. » (12).

Dépasser la logique comptable

Pour saisir l’opportunité créée par le contexte de baisse démographique, l’Etat doit ainsi dépasser la logique comptable de création-suppression de postes, et questionner les priorités nécessaires pour améliorer la qualité de l’éducation, garantir une égalité d’accès à une offre éducative, et rendre le système plus équitable.

Le soutien de l’équipe pédagogique est essentiel, que ce soit en termes de formation continue ou de revalorisation des métiers de l’éducation.

Les enseignants sont ainsi être d’avantage soutenus dans leur quotidien, via la formation par exemple, dans le contexte où, si le nombre d’élèves diminue, le nombre d’élèves en situation de handicap augmente, avec, par exemple, la création de nouvelles ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire) et des propositions d’aménagements pédagogiques et de formations adaptées, afin d’assurer une prise en charge éducative de qualité.

Repenser les liens entre l’école et les collectivités

La baisse démographique est aussi une occasion de revisiter l’utilisation des espaces libérés, et de repenser les liens entre l’école et les collectivités territoriales, en charge de de la gestion du bâti scolaire.  La reconversion de l’ancienne école Jean-Macé à Thouars (Deux-Sèvres) en tiers-lieu, devenant un espace hybride mêlant culture, travail partagé et initiatives citoyennes en constitue un exemple. « Les énergies existaient ; en parvenant à les conjuguer, on en a démultiplié les effets », raconte Sophie Lavault, présidente de l’association Toc Toc Toc !, porteuse du projet (13). Un rapport des sénateurs sur la baisse démographique et le maillage territorial (14) préconisait de garantir la « réversibilité des bâtiments scolaires », en l’anticipant dès la construction ou lors d’une rénovation, tout en privilégiant un « mode d’occupation des locaux réaffectés » en cas de fermeture de classe « leur permettant de reprendre une fonction scolaire si besoin ».

Si la baisse démographique conduit à libérer des espaces, cette dynamique est à nuancer par le maintien des besoins dans le périscolaire. De plus en plus de parents souhaitent bénéficier des activités périscolaires proposées. Le nombre d’enfants présents dans le temps périscolaire ne diminuent pas, à contrecourant de la baisse du nombre d’élèves sur le temps scolaire. Cette tendance doit être prise en compte lors des choix de l’utilisation des bâtiments scolaires.

Le bâti scolaire fait aussi face à un besoin de rénovation, en particulier dans le cadre du réchauffement climatique, et de la multiplication des canicules. Les communes font cependant face à des difficultés pour mobiliser les financements nécessaires. Ces contraintes, associées à une baisse du nombre d’élèves, constituent « un déclencheur [pour les maires] pour commencer à envisager des regroupements » constate Sophie Sarraute, IA-DASEN du Lot.

Les décisions de modification du maillage territorial dans le contexte de la baisse démographique se situent ainsi au croisement d’enjeux qui touchent à ce qui constitue l’école : les temps d’enseignement, mais aussi les lieux qui les accueillent et les temps construits autour de l’enfant.

L’enjeu n’est donc pas tant le nombre de classes que le modèle d’école que l’on souhaite construire dans cette fenêtre d’opportunité, ce qui renvoie à la question de ce qu’on attend elle. « Profitons-en pour redonner du souffle, profitons-en pour redonner de la qualité et profitons-en pour donner vraiment une équité et une qualité d’enseignement pour tous les élèves de notre pays » affirme la sénatrice Karine Daniel, membre de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport (14). Cet impératif de mieux conduire les élèves vers la réussite doit guider la prise de décision dans le cadre des arbitrages à réaliser lors de la réallocation des budgets libérés par la diminution du nombre d’élèves. Il doit structurer les propositions concernant l’éducation lors de la campagne présidentielle de 2027. Gageons que les propositions formulées privilégient l’intérêt des enfants sur celui des économies budgétaires.


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