Les mobilisations lycéennes ont donné lieu à des rassemblements inédits de prise de parole des jeunes. Ces rassemblements, dont les blocus et les manifestations en sont les traductions les plus fortes évoluent également par endroit vers des formes d’assemblées générales, doivent permettre de porter les revendications des élèves devant les responsables administratifs et politiques.
Dans ce contexte, les assemblées générales (AG) qui fleurissent dans toute la France, peuvent être un élément de résolution de cette crise d’ampleur. Une analyse de ces nouvelles instances s’impose, pour en déterminer leur forme idéale d’une part, et leur rôle dans l’évolution de la démocratie scolaire d’autre part.
L’émergence d’AG : vers une démocratie lycéenne plus horizontale ?
C’est dans un contexte de mobilisations lycéennes qu’a eu lieu, cette année, la semaine de la démocratie scolaire – elle était organisée du 5 au 10 octobre – qui a été également marquée par l’apparition d’assemblées générales pour les lycéens.
Ces dernières semblent avoir vocation à être plus ouvertes que les instances de démocratie scolaire préexistantes. En effet, nous observons qu’elles ont pour atout d’avoir souvent émané spontanément de la volonté des jeunes, qu’ils soient élus, engagés, ou qu’ils se sentent concernés par les enjeux actuels. Les Conseils de vie lycéenne (CVL), de leur côté, font l’objet d’élections de 10 élus lycéens pour 2 ans. Cela entraine un effet de sélection : le risque est que les élèves qui s’y présentent soient toujours du même profil : des élèves ayant le capital scolaire, provenant d’un milieu social plutôt aisé, et avec du temps pour s’investir.
Les AG sont aussi l’occasion de rendre le rapport jeunes / adultes plus horizontal. En effet, les élèves auront davantage de facilités à s’exprimer devant une instance qui a été créée “par les jeunes pour les jeunes”, et encore plus s’ils l’animent eux-mêmes, plutôt qu’en étant invité à siéger auprès de l’administration. Ces éléments justifient pleinement leur existence.
Néanmoins, les CVL ont toute leur pertinence et utilité : ils ont par exemple servi à organiser certaines AG en amont, en rassemblant quelques acteurs.
Les AG apparaissent alors comme de nouveaux organes plus ouverts et démocratiques, qui auraient tout intérêt à perdurer. Cependant, ce renouvellement de la démocratie scolaire soulève un certain nombre de questionnements : comment en faire des espaces durables de participation lycéenne, capables de répondre aux revendications sans être instrumentalisés ?
La maîtrise de la parole, condition d’une assemblée générale réussie
Ces semaines de mobilisation ont mis en avant des revendications communes à la plupart des lycées. Elles se rassemblent sous 5 de priorités : alléger les emplois du temps, remplacer les enseignants, rénover les établissements, allouer des moyens à la santé mentale, cesser les contradictions notamment avec l’interdiction des téléphones portables. A cela s’ajoute un sentiment permanent d’opposition entre les jeunes et les adultes comme en témoigne les pancartes de certains jeunes en manifestation :
« Trop jeunes pour être écoutés, assez âgés pour être gazés ! »
La récente interdiction des téléphones portables au lycée est aussi vécue comme une contradiction par les élèves. Si le monde se numérise, et l’école aussi, alors la question se pose légitimement pour les élèves d’avoir accès aux ressources numériques dans la journée. Un sentiment d’infantilisation ressort nettement, comme au travers des mots de cette lycéenne en terminale qui exprime que « lorsqu’on peut avoir la responsabilité de voter ou d’avoir le permis de conduire, ça parait bizarre de ne pas avoir droit à son téléphone portable. »
Cette contradiction, de même que les nombreuses revendications listées précédemment, a été amplement relayée lors des AG, à l’issue desquelles des témoignages nous permettent d’analyser leur réussite – ou marge de progression.
Dans une commune de banlieue parisienne, l’Adjoint au maire chargé de l’éducation et de la jeunesse revient sur les deux AG que les lycéens de sa commune ont pu expérimenter.
La première a été organisée par les lycéens eux-mêmes, de l’ordre du jour à l’animation le jour J. La commune a simplement mis à disposition une salle pour l’accueillir. Cette AG était ouverte à tous, et s’ils n’étaient qu’une centaine de lycéens présents sur les plus de 1500 que compte le lycée de secteur, les échanges étaient fructueux : « le modèle de la 1ère AG est perfectible mais a eu le mérite de leur donner pleinement la parole », conclue l’élu.
La seconde, survenu quelques jours plus tard, était organisé par le chef d’établissement. Elle réunissait le même nombre d’élèves mais ceux-ci étaient délégués de classe et membres du CVL. Un réel face à face physique a été observé, avec, d’un côté, les élus et l’administration sur scène, de l’autre, les élèves et professeurs dans le public. La parole était donnée par le proviseur, se rapprochant à nouveau d’un rapport vertical, ce que dénonce les jeunes qui ont eu le sentiment que des leçons leur étaient données. Ces AG ne sont pas exclusives des autres instances existantes mais semblent s’imposer comme modèle à creuser pour permettre aux jeunes, qu’ils soient élus ou non, de s’exprimer. Alors, comment faire durer ces espaces de dialogue une fois la contestation retombée ? Comment s’assurer que la prise en compte de la parole des jeunes ne s’éteigne pas avec le mouvement ?
Pérenniser sans institutionnaliser
Pour que ces espaces perdurent, encore faut-il réunir plusieurs conditions. Première condition : les jeunes doivent en rester les acteurs. La présence des équipes pédagogiques ou des élus peut contribuer au dialogue, mais elle ne saurait se substituer à leur initiative. Donner la parole aux lycéens ne suffit pas : encore faut-il les écouter, prendre leurs revendications au sérieux et leur apporter des réponses concrètes.
Pour autant, pérenniser les AG ne signifie pas nécessairement les inscrire dans un cadre formel et systématique. À trop vouloir organiser ces espaces selon les codes institutionnels, le risque est de décourager la participation ou de brider la liberté de parole. L’enjeu n’est pas de faire entrer les lycéens dans les cadres traditionnels, mais de leur permettre de s’exprimer régulièrement, selon des modalités adaptées à leurs attentes.
Cette exigence vaut aussi pour les instances de démocratie lycéenne existantes. Le 9 octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé une « refonte des instances de démocratie lycéenne ». Parmi les quatre mesures présentées, la volonté de réserver un tiers des sièges des élus lycéens aux élèves de la voie professionnelle vise à élargir la représentation. Mais la diversité des profils ne se décrète pas par la seule répartition des sièges. Pour que les lycéens s’engagent, ils doivent pouvoir identifier les possibilités qui leur sont offertes, disposer du temps nécessaire et, surtout, constater que leur participation peut avoir des effets.
Reconnaître l’engagement lycéen suppose de ne pas le réduire aux formes déjà instituées.
Reconnaître l’engagement lycéen suppose de ne pas le réduire aux formes déjà instituées. Cela passe par la reconnaissance des initiatives prises par les jeunes, mais aussi par la prise en compte du temps qu’elles exigent et des compétences qu’elles permettent de développer.
Enfin, faire vivre ces espaces dans la durée implique une forme de redevabilité des adultes : les établissements doivent pouvoir rendre compte des suites données aux propositions formulées par les lycéens. Cela suppose aussi de préparer chacun à cet exercice démocratique. Chefs d’établissement, équipes pédagogiques et élèves ont besoin de repères pour organiser le dialogue, confronter les points de vue et donner une suite aux échanges. Car une instance ne devient pas démocratique par sa seule existence : elle le devient lorsque la parole qui s’y exprime est prise en compte.
Au-delà des instances, une culture du dialogue entre jeunes et adultes
Renouveler la démocratie lycéenne ne se résume pas à réformer les instances existantes. Si ces espaces peuvent contribuer à améliorer le climat scolaire, leur fonctionnement dépend aussi de la place accordée à la parole des jeunes au quotidien. Sans dialogue régulier entre élèves et adultes, les instances risquent de rester des espaces formels, déconnectés de la vie de l’établissement.
Le dispositif de lutte contre le harcèlement « Sentinelles et référents » en offre une illustration : en formant des élèves à repérer les situations de harcèlement et à agir avec l’appui d’adultes référents, il favorise des échanges qui ne se limitent pas aux instances représentatives. C’est aussi dans ces interactions quotidiennes que peut se construire une relation de confiance.
