L’école, creuset de l’engagement écologique ? 

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Jeune et écoanxiété

Le climat inquiète, et particulièrement les jeunes. Mais que pouvons-nous faire de cette inquiétude ? De la peur à l’action, quel rôle l’école et le collectif peuvent-ils jouer ? Bien accompagnée, en classe et en collectif, cette inquiétude peut aussi devenir un moteur d'action.

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Le climat inquiète, et particulièrement les jeunes. Mais que pouvons-nous faire de cette inquiétude ? De la peur à l’action, quel rôle l’école et le collectif peuvent-ils jouer ? Bien accompagnée, en classe et en collectif, cette inquiétude peut aussi devenir un moteur d’action.

Colère, tristesse, inquiétude, résignation : depuis les vagues de canicule à répétition, qui ont rendu particulièrement tangibles cet été les conséquences du changement climatique, les Français peinent à trouver les mots pour dire leur sidération. Baromètres et enquêtes se multiplient pour mesurer les effets de cette situation quasi post-apocalyptique, sur les positionnements politiques1 comme sur la santé mentale. Ce choc semble frapper davantage les jeunes : parmi les 15-24 ans, 8 % déclarent aujourd’hui un niveau d’éco-anxiété « très fort », et jusqu’à 10 % chez les 25-34 ans, contre 5 % tous âges confondus2. L’expression d’un véritable choc générationnel. Reste une question qui se pose peu : ce sursaut d’inquiétude peut-il avoir un impact sur nos façons d’agir et sur celles des jeunes en particulier ? 

L’inquiétude peut-elle générer l’engagement ?

Les 15-24 ans et les 25-34 ans sont les deux tranches les plus exposées aux formes sévères d’éco-anxiété, soit une prise de conscience douloureuse des dérèglements environnementaux et de leurs conséquences, présentes ou à venir3.  

Or cette inquiétude, aux premiers abords, n’est pas exactement synonyme de mobilisation.  

Les derniers résultats du classement PISA4 nous apprennent qu’un quart des élèves environ, parmi les 91 pays interrogés, n’a jamais participé à une activité environnementale, une proportion réelle mais qui reste minoritaire. Ce n’est donc pas la majorité qui est bloquée. Mais chez ceux qui le sont, les raisons sont éclairantes : plus de la moitié ne connaît personne qui s’engage, près d’un sur deux pense que ses actions ne changeraient rien, et deux sur cinq ne savent tout simplement pas comment s’y prendre. Le baromètre Jeunesse&Confiance 2023 de VersLeHaut5 nous apprend que 55 % des 16-25 ans se disaient prêts à s’engager dans une association ou une action collective, mais seuls 4 % le faisaient réellement.

« C’est comme aller au-delà des étapes du deuil, affirme Chloé Pierre. Colère, déni, tristesse, puis finalement, l’acceptation. Et c’est là que le passage à l’action devient possible. »

Il y a donc fort à parier que beaucoup de jeunes sont traversés par une inquiétude climatique dont ils ne savent que faire. Chloé Pierre, vice-présidente de l’association Demain c’est Nous témoigne quant à elle d’un parcours d’émancipation et de passage à l’action face à sa propre éco-anxiété : « C’est comme aller au-delà des étapes du deuil, affirme-t-elle. Colère, déni, tristesse, puis finalement, l’acceptation. Et c’est là que le passage à l’action devient possible. » 

Quel fut, dans le cas de Chloé, le catalyseur d’un parcours d’engagement ? Celle qui a vingt ans aujourd’hui et un solide argumentaire sur ce sujet dit venir d’une famille sensible, mais « sans plus », aux questions écologiques. Elle a grandi sans compost dans le jardin ni voiture électrique et rien ne la prédestinait particulièrement à s’engager. Jusqu’à ce qu’au lycée, un professeur lui propose de rejoindre l’option Climat. Une décision qu’elle qualifie elle-même du « premier jour du reste de sa vie », véritable déclencheur d’une expérience transformatrice. Depuis, la lutte contre le réchauffement climatique est une priorité de son quotidien, du choix de ses modes de transport jusqu’à ses études et ses premiers pas professionnels, aujourd’hui consacrés à la lutte contre la désinformation ; et sa famille a évolué avec elle.

L’école, cadre prédestiné de l’éco-engagement

C’est donc à l’école que la bascule s’est opérée pour Chloé Pierre. « L’option Climat nous permettait d’aborder la question écologique selon l’angle qui nous intéressait le plus, la biodiversité, la géopolitique… », raconte-t-elle. A partir de ces portes d’entrée choisies, le groupe d’élèves construit une culture scientifique commune du changement climatique, un peu à la manière de la Fresque du Climat. L’enseignement s’y fait à l’horizontale, sans notes, dans un esprit créatif, et s’appuie sur une immersion en nature organisée chaque année. Au passage, Chloé Pierre fait le portrait d’une école qui casse les codes et qui donne enfin une raison d’apprendre, avant de donner un contenu à apprendre. 

L’école devient le cadre prédestiné pour mettre en œuvre l’éco-engagement car elle constitue un lieu rendez-vous collectif, celui de toute une génération. C’est dans ce collectif que se noue ce que l’isolement empêche : se confier, échanger, observer et comprendre la nature ensemble plutôt que seul face à son fil d’actualité. Le fait que les personnes soient physiquement réunies joue dans le sentiment de pouvoir agir ensemble. Car l’ambiance peut être plus désespérée que militante. « J’ai eu la chance d’être sensibilisée à ces questions avant le Covid, à l’époque de Greta Thunberg. La place des jeunes dans le débat public commençait à émerger, c’était galvanisant, ça nous donnait de l’espoir, même si c’était un discours de colère. Il y a eu un avant et un après Covid, concède Chloé Pierre. Le ton est plus catastrophiste et parfois même culpabilisant aujourd’hui. » 

« Il faut sortir de l’isolement et se créer une “niche d’espoir et d’action”. Et ça ne marche qu’en collectif » confie Chloé Pierre

Il est d’autant plus nécessaire de se réunir. « Personne n’échappe aux influences contradictoires de la société actuelle, l’urgence d’agir d’un côté, la pression de l’image et de l’instantanéité de l’autre. Mais réunis, ces jeunes peuvent transformer ces influences en quelque chose qui leur ressemble […] Même si c’est dur de se retrouver en groupe de parole, de mettre des mots sur nos inquiétudes, même si on pleure sur le moment, on se sent toujours plus léger ensuite », raconte-t-elle. La communauté est la clé : « Il faut sortir de l’isolement et se créer une “niche d’espoir et d’action“. Et ça ne marche qu’en collectif. C’est de l’alchimie, en quelque sorte », conclut Chloé Pierre. 

Cette intuition trouve un écho dans la recherche. Une équipe de la Yale School of Public Health a interrogé 284 étudiants américains sur leur éco-anxiété et leurs comportements climatiques. Leur conclusion est nuancée mais éclairante : l’engagement dans une action collective, davantage que les gestes individuels comme le recyclage, atténue le lien entre éco-anxiété et symptômes dépressifs.6 

Reste ensuite à trouver des modalités d’action à une échelle réaliste, celle d’une classe, d’un établissement, d’un quartier. C’est précisément ce que propose l’association Ma Petite Planète, avec un défi ludique de trois semaines, ouvert de la maternelle au lycée, qui a déjà rassemblé plus de 620 000 élèves depuis sa création. Les défis, conçus en partenariat avec l’ADEME, couvrent une quinzaine de thématiques, alimentation, biodiversité, énergie, mobilité, solidarité, avec un principe volontairement non moralisateur : faire passer les messages par le jeu et l’émulation collective plutôt que par la leçon. 

Les Écoles ETRE poussent ce modèle jusqu’au bout, en formant des jeunes en décrochage scolaire, de 16 à 25 ans, aux métiers manuels de la transition écologique. Nées en 2017 à Lahage, en Haute-Garonne, ces écoles reposent sur une pédagogie de l’apprentissage par le faire, chantiers participatifs et rencontres avec des professionnels plutôt que par des cours théoriques. Le réseau compte aujourd’hui une trentaine d’établissements actifs en France, avec l’ambition de répondre à un double défi, remobiliser les 100 000 jeunes qui décrochent chaque année du système scolaire, et accompagner les besoins d’un secteur en plein essor, la transition écologique devant créer près d’un million d’emplois d’ici 2050 selon l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). 

L’association Demain c’est Nous, de son côté, a fait de l’option climat sa porte d’entrée : elle se déploie aujourd’hui dans une vingtaine d’établissements pilotes, et l’association développe un plaidoyer pour ce qu’elle appelle elle-même l’éco-citoyenneté.

La condition du care

« Je suis convaincue que j’ai une responsabilité, mais que je ne peux agir qu’à mon échelle. Il est nécessaire, pour ne pas perdre de la raison, que je distingue ce sur quoi je peux jouer, et ce sur quoi je ne pourrai influer » précise Chloé Pierre, faisant écho aux travaux sur l’éco-anxiété, qui invitent justement à distinguer deux manières de s’engager. La première, que le chercheur québécois Robert Vallerand qualifie de « passion harmonieuse », laisse une place à l’écologie dans sa vie sans qu’elle l’envahisse : elle nourrit ce qu’il appelle une « réorientation active », c’est-à-dire la capacité à transformer son inquiétude en actions concrètes, sans perdre de vue le reste de sa vie. À l’inverse, une passion obsessive fait de l’engagement une obligation permanente.  

« Protéger la nature, résume Chloé, c’est se protéger soi-même. »

À force de vouloir tout faire, tout contrôler, tout réparer, elle peut finir par épuiser et décourager. « Il ne faut pas croire qu’on doit se donner corps et âme jusqu’à s’abandonner soi-même dans cette lutte », rappelle-t-elle. « Il faut faire de son engagement une expérience positive, pour soi-même, et idéalement pour les autres, et ne pas chercher à culpabiliser autour de soi ».

Autrement dit, prendre soin de son propre équilibre et de celui de sa place dans la société est une condition de durée de son engagement. Cette attention à soi n’est pas, chez Chloé Pierre, une manière de détourner le regard du monde. Elle part au contraire d’une conviction plus fondamentale : nous appartenons au système du vivant dont nous dépendons. « Nous ne sommes « ni maîtres ni possesseurs » de la nature. La protéger suppose donc de renouer avec elle, et avec les autres. »

Ainsi Chloé place-t-elle au centre une condition fondamentale à un basculement générationnel possible : une solide éthique du care. Un mot qui recouvre l’idée d’une attention portée au vivant, et donc aux autres, et à soi-même. Sans cette éthique, ciment de cette organisation, l’engagement s’épuise plus vite qu’il ne se construit. « Protéger la nature, résume Chloé, c’est se protéger soi-même ».

Camille de Foucauld

Directrice du développement

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