Pour Amaury Fievez, les difficultés sont moins techniques qu’organisationnelles. Gouvernance, répartition des responsabilités, financement… il revient pour VersLeHaut sur les principaux obstacles au passage à l’action.
VersLeHaut (VLH) : Comment est né votre intérêt pour l’adaptation des écoles aux vagues de chaleur ?
Amaury Fievez (A.F.) : J’ai travaillé sur les politiques publiques de rénovation des bâtiments publics, notamment au ministère de l’Environnement. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser spécifiquement aux canicules et à leur impact dans les écoles. J’ai compris qu’on allait dans le mur. Ce qui s’est passé cet été n’a donc pas été une surprise : c’est simplement arrivé un peu plus tôt que ce que prévoyaient certaines prospectives climatiques.
J’ai ensuite rejoint ACTEE et proposé ce projet. En parallèle, je fais une thèse à l’École des Mines de Saint-Étienne sur l’adaptation des écoles, à la croisée de l’ingénierie et des sciences sociales. Parce que le sujet est finalement davantage un problème d’organisation et de société que de technique.
Le sujet d’adaptation du bâti scolaire aux enjeux climatiques est davantage un problème de société que de technique.
Une démarche low-tech au service des écoles
VLH : Que cherche précisément à expérimenter RACINE ?
A.F. : RACINE est un programme de recherche qui expérimente une démarche d’adaptation « low-tech » dans 30 écoles primaires. L’objectif n’est pas de faire les études à la place des collectivités, mais de comprendre comment, dans les conditions actuelles, elles peuvent mettre en œuvre cette démarche et de quoi elles ont besoin pour y parvenir.
Le dispositif repose sur un binôme entre une école et une personne référente au sein de la collectivité, que nous accompagnons et formons. L’objectif, ensuite, est de pouvoir déployer largement la méthode.
VLH : Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui le passage à l’action ?
A.F. : On pourrait écrire dix thèses sur le sujet ! Il y a énormément de blocages, mais le premier est la gouvernance. Les élus municipaux sont ceux qui valident les actions concernant les écoles primaires, mais ils sont aussi et souvent assez éloignés du terrain et leurs intérêts peuvent être différents de ceux de la direction de l’école par exemple. En réalité, personne ne s’occupe vraiment du sujet de la chaleur dans les écoles. Il n’y a pas d’instance où l’on se réunit pour se demander comment faire avancer le sujet. Il y a des réunions de crise lorsqu’il y a une canicule, mais ensuite, plus rien.
Il y a des réunions de crise lorsqu’il y a une canicule, mais ensuite, plus rien.
C’est aussi pour cela que les changements de municipalité peuvent être très déstabilisants. Dans la moitié de nos écoles, les projets se sont arrêtés après les élections municipales. Les informations partent avec les anciens élus, les nouveaux doivent tout redécouvrir et certains ne souhaitent pas poursuivre un projet porté par l’équipe précédente.
VLH : Comment votre méthode évolue-t-elle à partir de ce constat ?
A.F. : Dans la première expérimentation, nous pensions que les acteurs allaient naturellement se mettre autour de la table. En fait, ils ne l’ont pas fait. Nous avons donc changé notre méthode : aujourd’hui, la première mission est de créer une forme de gouvernance sur le sujet. On demande aux personnes référentes de trouver des alliés parmi les élus, les services techniques, l’école, les parents d’élèves… L’idée est de créer une véritable équipe autour du sujet. Il faut que les gens puissent se parler et qu’ils disposent d’une instance d’échange.
Des solutions simples, mais pas seulement une question de budget
VLH : Quelles solutions peuvent être mises en place rapidement ?
A.F. : Il faut commencer par la base : protéger du soleil, ventiler la nuit et installer des brasseurs d’air. Ce ne sont pas des techniques innovantes : c’est ce que faisaient nos grands-parents dans le Sud.
Techniquement, ce n’est pas compliqué. Le défi est de mettre en place les conditions pour que cela se fasse : une équipe, des services techniques, du personnel enseignant, des parents, des élus… Dans certaines écoles, cela peut coûter quelques dizaines de milliers d’euros.
Mais le budget n’est pas forcément le premier problème. Certaines collectivités veulent faire des travaux, mais n’ont pas de ligne budgétaire dédiée parce que leur budget a été voté plusieurs mois auparavant. D’autres considèrent que si ce n’est pas financé par une subvention publique, elles ne feront pas les travaux. Il peut donc être intéressant de quand même créer un guichet, à condition qu’il soit bien piloté car dans le cas contraire les travaux réalisés risquent d’être de mauvaise qualité
VLH : Ces solutions peuvent-elles suffire face aux canicules les plus fortes ?
A.F. : Non. Il ne faut pas raconter d’histoires : toutes les solutions techniques ont leurs limites. Si on a 40 degrés pendant une semaine, les solutions passives finissent par ne plus suffire. Il faudra trouver des lieux alternatifs ou recourir à la climatisation.
Avec des protections solaires, des brasseurs d’air et une ventilation nocturne, on réduit fortement les besoins de climatisation.
Mais mettre directement la climatisation dans un bâtiment mal adapté n’est pas une bonne solution. Avec des protections solaires, des brasseurs d’air et une ventilation nocturne, on réduit fortement les besoins de climatisation. Et si la climatisation tombe en panne pendant une canicule, ce qui arrive de plus en plus souvent, un bâtiment correctement adapté chauffera moins vite.
Qui doit financer l’adaptation des écoles ?
VLH : La question des responsabilités semble centrale. Qui doit agir ?
A.F. : Aujourd’hui, la responsabilité est éclatée. Le bâtiment appartient à la commune, une partie du personnel relève de la collectivité et les enseignants de l’Éducation nationale. En période de crise, chacun peut renvoyer la responsabilité à un autre acteur.
En période de crise, chacun peut renvoyer la responsabilité à un autre acteur.
Juridiquement, les compétences sont bien partagées. Mais dans les faits, cela crée une situation où tout le monde se renvoie la balle. Il faut donc recréer une gouvernance locale qui permette de décider et d’agir.
Les parents ont aussi un rôle à jouer. Ils peuvent parfois être un frein, mais ils peuvent également devenir une force de mobilisation. La pression citoyenne et médiatique peut pousser des élus à agir.
VLH : Vous avez évoqué un financement partagé. À quoi pourrait-il ressembler ?
A.F. : Pour l’adaptation légère, je pense qu’il faudrait un financement moitié commune, moitié État. J’ai fait un premier chiffrage : avec deux milliards d’euros, on pourrait mettre en place une politique cohérente d’adaptation dans toutes les écoles en deux ou trois ans.
Cela permettrait de financer les protections solaires, les brasseurs d’air, la ventilation nocturne et, lorsque ces solutions atteignent leurs limites, d’autres dispositifs peuvent être envisagés mais le coût ne sera pas le même.
VLH : Quel est finalement le principal enseignement de RACINE ?
A.F. : Ce qu’on essaie de mettre en place, c’est simplement la base que nous avons oubliée en tant que société. Il n’y a pas de solution miracle. Mais si on n’est pas capable de mettre des protections solaires dans les écoles, on ne pourra pas faire face aux canicules qui arrivent.
Propos recueillis par Alexanne Bardet