Écouter pour protéger : comment l’école peut-elle être à la hauteur de la parole des enfants ? 

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Alors que l’école constitue un lieu privilégié pour repérer les violences, deux dispositifs à venir visent à renforcer la libération de la parole : un questionnaire déployé par le ministère de l’Éducation nationale et un entretien individuel prévu par la proposition de « loi intégrale » adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale le 13 octobre. Recueillir la parole des enfants est assurément un préalable à leur protection. L’efficacité d’une telle démarche nécessite cependant des conditions propices pour se montrer digne de la confiance des victimes.

Sommaire

De la parole de l’enfant à sa protection, une chaîne fragile 

L’affaire Lyhanna en juin dernier a douloureusement remis au premier plan l’ampleur des violences sexuelles commises sur les enfants, ainsi que les dysfonctionnements institutionnels dans le repérage, l’accompagnement des victimes et les procédures judiciaires à l’encontre des agresseurs. Face aux chiffres accablants – environ 160 000 mineurs victimes de violences sexuelles par an – de nombreuses associations comme la Fondation des femmes et Face à l’inceste se sont mobilisées devant les tribunaux pour exiger une réforme structurelle. “Les enfants nous parlent, écoutez ! Agissez !” clamaient certaines pancartes. 

Seule une victime sur dix révèle les violences au moment des faits. 

Ce slogan résume l’enjeu, mais ne montre qu’une partie du problème : les données de la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (Ciivise) révèlent que la parole est en réalité peu fréquente, avant de n’aboutir que rarement à une protection. Seule une victime sur dix révèle les violences au moment des faits. Or près d’un enfant sur deux qui révèle les violences n’est pas mis en sécurité et ne reçoit pas de soins. Une plainte n’est déposée que dans 19 % des cas, et une seule plainte sur six aboutit à une condamnation. Au total, environ 3 % seulement des viols et agressions sexuelles commis sur des enfants sont condamnés chaque année. 

Tous les enfants ne se taisent pas pour autant. Pour Elise Marsicano, maîtresse de conférences à la faculté des sciences sociales de Strasbourg, “certains enfants parlent, soit par insouciance pour certains, soit parce qu’ils comprennent le problème, pour d’autres. C’est aux adultes d’écouter.” 

Cette perte progressive de la parole se joue le long de ce que la Ciivise appelle “la chaîne de la protection” : l’ensemble des étapes qui séparent la révélation des violences par un enfant à sa mise en sécurité. Jeanne Devèze, doctorante en sociologie à l’UPEC et membre de la Ciivise, explique qu’en théorie, cette “chaîne de la protection” débute lorsqu’un adulte a des suspicions ou a accueilli des révélations. S’en suit le maillon du signalement : auprès du procureur en cas de danger immédiat, sinon auprès de la cellule départementale de recueil des informations préoccupantes (CRIP). Enfin, la chaîne aboutit à l’enquête sociale ou à l’enquête de police. Jeanne Devèze ajoute que l’Education nationale a son propre circuit, ce qui a tendance à ajouter des filtres à la parole de l’enfant. En effet, les chiffres témoignent que des éléments de preuve sont émiettés au fil des maillons de la “chaîne de la protection”, qui est donc à consolider.  

Si l’école constitue un lieu privilégié pour libérer la parole des enfants et accompagner les victimes, plusieurs questions se posent : quelles conditions réunir pour recueillir leur parole dans un cadre sécurisant et assurer un suivi adapté ? Quels facteurs permettent à un enfant de parler et à un adulte de l’entendre, de le croire et d’agir ? 

La libération de la parole des enfants ne peut constituer une fin en soi. Elle n’a de sens que si elle permet de repérer les violences, de mettre les victimes en sécurité et de leur garantir un accompagnement psychologique, ainsi que d’enclencher les procédures sociales ou judiciaires qui s’imposent. 

Aller vers les enfants : questionnaire et entretien individuel, deux outils de repérage 

Deux nouveaux outils vont être mis en place à l’école pour repérer les violences sexuelles. Le premier est un questionnaire : à partir du 2 novembre, le ministère de l’Éducation nationale le proposera à tous les élèves, de la dernière année de maternelle à la terminale. Il s’agit de sept à dix questions, à l’écrit. Le ministère avance trois garanties : les élèves restent libres de répondre ou non, de manière anonyme s’ils le souhaitent, et le questionnaire doit pouvoir aboutir à un entretien oral puis, si nécessaire, à la saisine de la justice et des services de police. 

Le second outil figure dans la proposition de loi apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants (dite « loi intégrale »). Il prend la forme d’un temps d’échange individuel obligatoire avec un ou plusieurs professionnels, qui doit donner à chaque enfant l’occasion de parler dans un cadre sécurisant. Cette mesure correspond à la huitième recommandation de la CIIVISE. Prévu à l’origine chaque année, cet entretien ne sera finalement annuel qu’à partir de 2032. D’ici là, il n’aura lieu qu’en début de cycle scolaire. 

L’enfant doit évaluer, souvent seul, quels sont le bon moment et le bon endroit pour révéler des violences. 

Ces deux outils répondent à un même constat. Le repérage des violences repose encore largement sur l’initiative de l’enfant qui  « doit […] évaluer, souvent seul, quels sont le bon moment et le bon endroit pour révéler des violences » comme le souligne Jeanne Devèze. Or cette exigence suppose qu’ils sachent identifier ce qui leur arrive, ce qui est loin d’être le cas. Pour Aude Doumenge, responsable de plaidoyer de l’association Face à l’inceste, si moins d’une victime sur dix témoigne au moment des faits, c’est que l’enfant « n’a pas la capacité de comprendre que ce qu’il vit est de l’ordre de l’interdit ». D’où la nécessité d’aller vers chaque enfant plutôt que d’attendre qu’il parle. 

Elise Marsicano souligne à la fois l’intérêt que cette démarche s’appuie sur l’école, et la limite : « L’école est l’endroit où tous les enfants vont, donc d’en faire le lieu où la parole peut advenir est évidemment une bonne idée, mais la question se pose sur la mise en œuvre. » 

Le déploiement du questionnaire soulève en effet une première difficulté : l’enfant doit encore prendre l’initiative d’expliquer, par écrit et entouré de ses camarades, ce qui n’a rien d’évident. Jeanne Devèze partage ce doute : « j’ai du mal à voir comment un questionnaire peut, à lui seul, créer un cadre suffisamment sécurisant pour qu’un enfant parle. » 

Le questionnaire et l’entretien individuel marquent ainsi un changement de logique : il revient à l’école de créer les conditions de la confidence. Mais cela suppose que cette démarche ne se limite pas au recueil des réponses, et qu’elle instaure un climat de confiance, et apporte une réponse concrète à chaque situation repérée. 

Des dispositifs censés libérer la parole, sans garantie de confiance ni d’accompagnement 

Offrir les outils pour libérer la parole ne suffit pas à protéger. L’enfant doit pouvoir avoir en face de lui quelqu’un en qui il a confiance, et que cet adulte ait également les ressources nécessaires pour donner suite aux révélations. Or, face à ces conditions, les deux dispositifs à venir présentent des fragilités.  

La principale crainte qu’ont certaines associations de protection de l’enfance et certains enseignants à propos du questionnaire est qu’il offre une parole sans destinataire. De plus, il est indiqué sur le questionnaire que les réponses peuvent être communiquées aux parents ou aux responsables légaux. Or cette mention peut dissuader les enfants victimes d’inceste. L’association Face à l’inceste y voit une façon de contribuer à la « silenciation » de l’enfant. Enfin, beaucoup d’élèves pourraient ne pas répondre qu’ils sont victimes, simplement parce qu’ils ne se rendent pas compte eux-mêmes qu’ils subissent des agressions sexuelles. Ce qui soulève le risque que les chiffres issus du questionnaire amoindrissent la réalité. 

Les entretiens individuels ne seront efficients que s’ils sont menés par des personnels éducatifs suffisamment nombreux et formés et dans des conditions propices à des relations de confiance. 

Par ailleurs, le danger est que le questionnaire se substitue à l’entretien individuel prévu par la « loi intégrale », plus coûteux à mettre en œuvre, et ce alors que l’école fait face à un manque de ressources humaines. L’adoption de la loi ne garantit pas que le budget nécessaire soit octroyé dans le projet de loi de finances (PLF) pour 2027. Or les entretiens individuels ne seront efficients que s’ils sont menés par des personnels éducatifs suffisamment nombreux et formés et dans des conditions propices à des relations de confiance. Ce qui ne peut s’établir que dans la durée.   

L’école doit donc bénéficier de ressources – humaines en premier lieu – pour être en mesure de mener à bien les deux dispositifs. L’investissement nécessaire est à mettre cependant en balance avec le coût de l’inaction, estimé à 9,7 milliards d’euros par an par la Ciivise..  

Des professionnels formés, condition d’une parole entendue 

Les fragilités des dispositifs ne sont pas irrémédiables : la “chaîne de la protection” peut être améliorée par un recours plus important aux protocoles déjà existants et la formation des professionnels. 

Le guide « Détection des violences et recueil de la parole de l’enfant victime » a été publié le 15 octobre par la haute commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry. Élaboré avec des associations spécialisées et la Haute Autorité de Santé (HAS), ce guide s’adresse à tous ceux qui accompagnent des enfants et propose cinq actions : repérer les signes, créer les conditions de la parole, accueillir sans enquêter, consigner avec rigueur, transmettre au bon interlocuteur. Cet outil de sensibilisation peut encore être renforcé par une formation à proposer à l’ensemble des professionnels en contact avec les enfants. 

Le protocole d’entretien américain National Institute of Child Health and Human Development (NICHD) mérite également d’être plus largement utilisé. Développé à partir de 1996 et révisé en 2018, le NICHD est un guide d’entretien fondé sur des questions ouvertes, qui laissent l’enfant s’exprimer sans que l’adulte oriente ses réponses. Une formation accompagne ce protocole depuis 2016 en France. Selon le rapport de juillet 2026 de la commission d’enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales, 1 032 policiers et 2 135 gendarmes en ont bénéficié. La méthode est donc connue, mais reste réservée aux enquêteurs, alors que les enseignants, les animateurs et les professionnels de santé scolaire, qui reçoivent la première confidence, pourraient y avoir accès. 

Recueillir la parole sans l’induire, repérer les signes, savoir transmettre la révélation au bon interlocuteur sont des réflexes que les professionnels doivent pouvoir apprendre. 

Ce constat vaut également pour les lieux d’entretien et d’audition. Certains commissariats, gendarmeries et hôpitaux sont dotés d’une salle Mélanie, du nom de la première enfant filmée et entendue dans les années 1990. Ce lieu est conçu pour garantir la confidentialité aux très jeunes victimes de 4 à 10 ans et “pensé pour être un espace rassurant pour parler” explique Aude Doumenge, avant d’ajouter que “sa philosophie doit être reprise à l’école.”  

Recueillir la parole sans l’induire, repérer les signes, savoir transmettre la révélation au bon interlocuteur sont des réflexes que les professionnels doivent pouvoir apprendre. Le socle national de formation proposé par la commission d’enquête sénatoriale sur les violences commises sur des enfants durant le temps périscolaire, est une proposition solide pour les animateurs. Celui-ci se base sur le brevet d’aptitudes aux fonctions d’animateur (BAFA) en rehaussant ses exigences pour les professionnaliser.  

Cette logique pourrait s’étendre à l’ensemble de la communauté éducative, comme le défend Jeanne Devèze : “il faut un socle commun à tous les professionnels qui interviennent auprès des enfants.” Un langage et des réflexes partagés garantiraient qu’un enfant qui se confie à un animateur, à un enseignant ou à une infirmière scolaire soit entendu de la même façon. 

La formation ne suffit pas à elle seule, car la confiance dont l’enfant a besoin se construit aussi à travers le travail collectif des adultes qui l’entourent. Mettre en relation les professionnels de santé, de la protection de l’enfance, les travailleurs sociaux et le personnel éducatif permet de renforcer la “chaîne de la protection”, et surtout de partager le poids de celui qui reçoit en premier la confidence. 

Quels enseignements tirer ?  

Faire de l’école un lieu de libération de la parole est essentiel, mais l’efficacité du questionnaire et de l’entretien individuel dépendra des moyens humains et financiers qui leur seront consacrés. Le budget 2027, actuellement discuté, sera décisif pour leur mise en œuvre, et appelle une vigilance particulière. 

Par ailleurs, les affaires de violences sexuelles dans le périscolaire ont mis en lumière les difficultés d’un système de protection de l’enfance, où des alertes n’ont pas abouti, où des signalements ont tardé et où les responsabilités se sont parfois diluées. Elles montrent les obstacles qui séparent la parole d’un enfant d’une prise en charge complète, et rappellent combien les professionnels ont besoin de ressources et de relais pour agir. 

Adoptée à l’unanimité des votants par l’Assemblée nationale le 13 octobre, la proposition de « loi intégrale » doit désormais être examinée par le Sénat en janvier.

Josephine cadree

Chargée d’études


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