VersLeHaut (VLH) : Le questionnaire de l’Éducation nationale peut-il faire évoluer le repérage des violences sexuelles faites aux enfants ?
Jeanne Devèze (JD) : Il a au moins un atout : il va obliger les établissements et les professionnels à prendre ce sujet en main. Qu’ils décident de le diffuser ou non, ils vont devoir s’interroger sur la question. Mais j’y vois aussi beaucoup de limites. Un questionnaire, c’est assez froid : il laisse peu de place à l’échange, pour comprendre ce qui s’est passé et expliquer à l’enfant ce qui va se passer ensuite. J’ai du mal à voir comment un questionnaire peut, à lui seul, créer un cadre suffisamment sécurisant pour qu’un enfant parle.
Il faut aussi prendre en compte la diversité des enfants, leur niveau de compréhension et leur capacité à mettre des mots sur ce qu’ils vivent. Lorsqu’un parent est à l’origine des violences, celles-ci peuvent être normalisées par l’enfant. Il peut ne pas comprendre ce qu’on lui demande ou ne pas se reconnaître dans les mots employés. Et si le questionnaire est lu par un enseignant ou une infirmière scolaire, cela pose aussi la question de ce que l’enfant sait de la confidentialité de ses réponses et de ce qui va leur arriver ensuite.
VLH : Vous soulignez également que le questionnaire risque de ne pas toucher tous les enfants de la même manière.
JD : Oui, pour que le questionnaire soit mis en place, il faut des professionnels disponibles et toutes les écoles ne sont pas dotées de la même façon. On risque de retrouver les mêmes enfants qui passent à côté : ceux qui sont dans les établissements les moins bien dotés, où les conditions ne permettent pas de consacrer suffisamment de temps à ce dispositif.
Je m’interroge aussi sur la manière dont les réponses seront lues. Les enfants n’utilisent pas toujours les mots attendus par les adultes, et leur écriture peut être difficile à comprendre. Si leur réponse ne correspond pas à nos cadres habituels, on peut passer à côté de ce qu’ils essaient de dire. Un enfant peut aussi vouloir donner la « bonne » réponse. Le questionnaire ne fait donc pas disparaître les difficultés liées à l’interprétation de la parole des enfants ; il peut même en faire surgir de nouvelles.
VLH : Dans vos travaux, vous distinguez d’ailleurs le fait de recueillir la parole d’un enfant et celui de l’entendre. Que recouvre cette différence ?
JD : Le recueil de la parole est un acte professionnel, qui s’inscrit dans un cadre et une procédure. Mais, avant cela, il y a l’accueil : l’enfant choisit, plus ou moins, un adulte à qui parler. Cette première étape est essentielle. Ensuite, cette personne peut orienter l’enfant vers des services spécialisés, où sa parole sera recueillie dans le cadre d’une procédure.
Pour le questionnaire à faire passer dans les écoles, je ne suis pas sûre que la distinction soit très claire. Le questionnaire semble se situer entre l’accueil et le recueil de la parole. Mais recueillir une parole ne garantit pas qu’elle sera prise au sérieux, ni qu’elle sera suivie d’effets. Il faut aussi pouvoir expliquer à l’enfant ce qui va se passer après, et lui assurer un cadre dans lequel il se sent suffisamment en confiance pour parler.
VLH : Pourquoi est-il si difficile, pour les institutions, d’entendre les enfants ?
JD : Après l’affaire Outreau, les protocoles se sont multipliés. Chaque institution a développé son propre cadre pour sécuriser les pratiques. C’est nécessaire, mais les professionnels ont aussi très peur de se tromper, parce que leurs décisions peuvent avoir des conséquences importantes. La police craint d’envoyer un innocent en prison ; l’aide sociale à l’enfance, de couper les liens entre un parent et son enfant. À l’école, les professionnels sont en contact direct avec les familles et peuvent aussi craindre les réactions des parents.
Cette peur de se tromper peut conduire à s’appuyer très fortement sur les protocoles. Lorsque la parole ou le comportement d’un enfant ne correspond pas à ce qui est attendu, on peut douter, attendre, puis passer à autre chose. Or les enfants n’expriment pas tous leur mal-être de la même façon, ni au même moment. Les protocoles sont là pour sécuriser les pratiques, mais ils restent rigides et ne peuvent pas couvrir toutes les situations.
VLH : Comment mieux former alors les adultes à entendre la parole des enfants, sans la réduire à des grilles d’interprétation, à des protocoles ?
JD : Il faut croiser les approches. La psychologie apporte des connaissances essentielles sur les traumatismes et leurs manifestations. Mais cette discipline ne suffit pas parce qu’elle empêche parfois de penser d’autres facteurs sociaux, notamment les rapports de domination. Les sciences sociales permettent d’interroger la place que nous occupons en tant qu’adultes et professionnels.
Un enseignant a un pouvoir concret sur la vie d’un élève : il peut lui mettre une note, le sanctionner ou l’exclure. C’est également vrai pour les éducateurs, dont les écrits et les évaluations peuvent avoir des conséquences sur le placement d’un enfant. Il faut pouvoir réfléchir à cette position et à ce qu’elle implique dans la relation avec les enfants. Les travaux de l’anthropologue Dorothée Dussy sur l’inceste permettent aussi de comprendre que le silence ne s’explique pas uniquement par des facteurs psychologiques. Il existe une pression sociale à préserver la famille, avec l’idée que parler reviendrait à la détruire.
Je pense enfin qu’il faut un socle commun de formation pour tous les professionnels en contact avec des enfants. Ils doivent partager un langage commun sur le repérage des violences, la façon d’en parler et la transmission des informations. Les associations doivent également être mieux connues : elles peuvent être des ressources précieuses lorsqu’un professionnel se retrouve en difficulté et ne sait pas vers qui se tourner.
VLH : Au-delà des outils et de la formation, quelle est la condition indispensable pour mieux protéger les enfants ?
JD : Le temps. Comment un adulte peut-il être disponible quand il a trente ou trente-cinq élèves par classe, parfois sans aide ? Même un entretien individuel risque alors de ne pas avoir lieu. On peut créer de nouveaux protocoles, mais ils ne seront pas nécessairement mis en place partout, même avec toute la bonne volonté du monde.
À l’aide sociale à l’enfance, je défends l’idée qu’il faut donner aux éducateurs le temps de prendre le temps : faire une sortie, discuter, partager des moments avec les enfants, parfois ne rien faire. C’est aussi comme cela qu’une relation de confiance se construit. À l’école, la question des moyens est tout aussi centrale. Il faut donner aux professionnels qui travaillent auprès des enfants les moyens et le temps de les écouter, et pouvoir s’appuyer sur des partenaires locaux.
VLH : La loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles constitue-t-elle, à vos yeux, une avancée suffisante ?
JD : Je n’ai pas suivi l’ensemble du texte dans le détail, et il reste à voir ce qui sera retenu après son examen au Sénat. Mais je trouve que cela renvoie à une question plus générale : qu’est-ce qu’on veut dire aux personnes qui subissent ces violences ? Pour moi, il y a un risque de faire peser sur les victimes la responsabilité de révéler les violences dans un certain délai, plutôt que de se donner les moyens de les entendre et de les protéger.
Je ne voudrais pas être uniquement critique : depuis que j’ai commencé ma thèse, en 2022, il y a eu des avancées. On part de très loin et il reste beaucoup à faire, mais il se passe des choses. Ce sont des petites victoires, les unes après les autres. Cela demande de la patience, mais aussi de remettre en question un système et de regarder la place que chacun occupe. Les textes sont importants, mais ils ne peuvent pas tout si la volonté et les moyens de protéger les enfants ne suivent pas.
Propos recueillis par Alexanne Bardet