CoDesign Ton Toit : quand la colocation solidaire devient un rempart contre le mal-logement des jeunes
À la Mission Locale Lille Avenirs, le constat est net : une majorité des jeunes suivis rencontre des problèmes de logement, et se retrouve sans solution, parfois pendant plusieurs mois. Hébergés chez leurs parents mais en rupture familiale, après un coming-out, par exemple, ou sans hébergement stable, ils sont nombreux à ne pas pouvoir se concentrer pleinement sur leur parcours d’insertion tant que la question du logement n’est pas réglée.
Une colocation pensée par et pour les jeunes
Face à ce constat, la Mission Locale n’a pas choisi de mettre en place une solution clé en main mais elle a fait le pari de la co-construction. En effet, un groupe de jeunes a été associé pendant un an à la définition du dispositif. Ce travail a permis, en 2023, l’ouverture de la première colocation solidaire. Elles sont aujourd’hui 8 sur la métropole lilloise, l’ambition est d’en compter 12 à terme. Grâce à cette initiative, aujourd’hui, une soixantaine de jeunes ont déjà bénéficié du dispositif.
Le montage est aussi malin que réplicable : la Mission Locale s’appuie sur le Groupe de Recherche pour l’Aide et l’Accès au logement (GRAAL), une agence immobilière à vocation sociale pour tout ce qui relève de la gestion locative (recherche de biens, relation aux propriétaires, baux), afin de concentrer ses propres moyens sur l’accompagnement humain. Côté loyer, l’équation est stricte : une moyenne de 320 euros, ramenée à 120-150 euros par mois une fois les aides déduites, un niveau pensé pour rester accessible à un jeune sans ressources stables.
D’autant que ces jeunes ne sont pas « à la rue » au sens administratif du terme, et c’est bien tout le problème. En effet, ils échappent aux radars classiques du mal-logement tout en vivant une précarité résidentielle réelle, faite de tensions, de cohabitation forcée et d’incertitude permanente. C’est pour ce public de 18-25 ans, invisible pour les aides classiques, que le dispositif propose ses services.
L’entrée dans le dispositif implique des réunions d’information collectives, speed-meeting avec les colocataires en place, et surtout un triple accompagnement sur 18 mois :
accès à l’emploi ;
accès à un logement pérenne ;
apprentissage concret de l’autonomie (budget, hygiène, vie en collectivité).
Sur ce dernier point, la Mission Locale est vigilante parce que « de nombreux jeunes n’ont jamais vécu seuls et cela se remarque ». Le logement est non seulement une solution d’hébergement, mais aussi un espace éducatif à part entière.
Le dispositif repose sur la mixité des profils au sein d’une même colocation, entre jeunes en début et en fin de parcours d’insertion, pour installer une dynamique de pair-aidance où les plus avancés deviennent des modèles pour les autres.
Une initiative réussie et réplicable
Trois ans après son lancement, CoDesign Ton Toit n’a pas encore le recul suffisant pour une évaluation qualitative complète. Mais les signaux de terrain sont déjà là : les jeunes accompagnés disent se sentir en sécurité dans leur logement, et cette stabilité retrouvée les rend plus disponibles pour avancer sur les autres volets de leur parcours d’insertion. Le fait que leur lieu de vie reste rattaché à la Mission Locale crée aussi un lien de confiance qui facilite tout l’accompagnement. La colocation est pensée comme un lieu d’entraide grâce à la mixité des profils. En réunissant des jeunes en début de parcours, en alternance ou déjà proches d’un emploi stable, le dispositif crée une dynamique où chacun peut s’appuyer sur l’expérience des autres.
La colocation est pensée comme un lieu de pair-aidance.
L’essaimage fait également partie de l’ADN du projet depuis ses débuts notamment grâce à un financement FSE+ Innovation Sociale qui fixe un cap précis à la Mission Locale Lille Avenirs. L’objectif est de sensibiliser 20 territoires et d’en voir 5 d’entre eux s’approprier le dispositif d’ici fin 2026. Pour tenir ce cap, l’équipe a formalisé un kit d’accompagnement d’une trentaine de documents allant de l’affichage à installer dans les colocations jusqu’aux guides pratiques pour dénicher des soutiens financiers ou un gestionnaire locatif. L’intention derrière cet outillage est claire : alléger au maximum la charge d’ingénierie de projet, pour que des Missions Locales sans un chargé de projet dédié puissent malgré tout se lancer.
Autre parti pris qui mérite d’être souligné : la volonté explicite de ne pas figer un modèle unique. Le dispositif a été pensé pour s’adapter aux politiques d’accompagnement de chaque structure, aux besoins des jeunes du territoire et à ses caractéristiques propres. Cette flexibilité est assumée comme une force plutôt que comme une dilution du projet, puisqu’elle permet de faire circuler à l’échelle nationale des façons de faire différentes et complémentaires. Implanter une initiative qui fonctionne dans un territoire dans un autre est une véritable réussite.
Sur le terrain, cette flexibilité prend déjà forme concrètement. La Mission Locale de Tourcoing a fait le choix de s’appuyer, comme Lille, sur un gestionnaire locatif privé à vocation sociale, et s’apprête à ouvrir une nouvelle colocation après un premier essai. La Mission Locale de Rouen, elle, a choisi la voie d’un partenariat avec un bailleur social qui dispose de son propre projet de colocations dans son parc, et qui prend en charge l’intégralité de la gestion locative.
La Mission Locale n’a alors plus qu’à se concentrer sur l’accompagnement des jeunes. Cela permet une charge nettement allégée, dont les deux parties se disent très satisfaites. D’autres pistes sont à l’étude, notamment avec l’Association Régionale des Missions Locale d’Île-de-France et des structures du Val-de-Marne, pour mutualiser certaines briques du dispositif et réduire encore les contraintes de gestion pour les structures qui voudraient s’en saisir.
Dès lors, CoDesign Ton Toit apparaît comme la preuve qu’une Mission Locale peut faire, à son échelle, ce qu’une politique nationale du logement des jeunes majeurs n’a pas encore réussit à construire : écouter les jeunes eux-mêmes, documenter une précarité résidentielle invisible, et bâtir patiemment les outils qui manquaient.
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