Alors que la vague de mobilisations lycéennes inédite entre blocus, manifestations et assemblées générales traverse la France, Laure Saint Raymond, mathématicienne, co-autrice du rapport de l’Académie des sciences L’École, un héritage à transformer[1], analyse la crise scolaire à la lumière de ce mouvement. De Parcoursup à la santé mentale, en passant par la démocratie scolaire et le financement de l’éducation, elle revient sur les constats du rapport et appelle à faire de l’école un enjeu central de débat en amont de l’élection présidentielle.
Vers le Haut : Comment analysez-vous les mobilisations lycéennes actuelles ? Qu’est-ce qu’elles nous apprennent du rapport des jeunes à l’institution scolaire ?
Laure Saint Raymond (LSR) : Honnêtement, je ne suis pas vraiment étonnée de ces mobilisations et de leur ampleur. Ce que les lycéens revendiquent, – et ils sont bien légitimes -, tient en peu de choses : avoir un professeur devant eux, et un toit qui ne leur tombe pas sur la tête. C’est presque caricatural, mais c’est bien cela. Derrière, il y a bien sûr d’autres questions, notamment celle de Parcoursup, et plus largement celle de savoir si notre système est vraiment méritocratique. Ces mobilisations nous mettent devant une partie des contradictions de notre système éducatif.
Je suis un peu étonnée, en revanche, de ce qu’on en fait. Ça et là, il y a eu des violences qui n’ont certainement pas leur place. Il me semble que les directives ministérielles, devraient plutôt consister à ouvrir une consultation démocratique, à faire remonter la parole de chaque lycée plutôt que de chercher à contenir la mobilisation par la force.
Il y a aussi beaucoup de récupération politique. Chacun arrive avec sa solution miracle. Il n’y a pas de solution miracle. Ce qui me gêne, c’est qu’on ne prend pas ces jeunes au sérieux, et qu’on leur apporte des réponses qui ne sont pas pertinentes ou pas possibles à inscrire dans la durée. Car derrière ces mobilisations, il y a un malaise plus profond à l’égard de l’école.
VLH : Dans les assemblées générales comme dans les manifestations, les élèves semblent se situer en opposition au corps institutionnel – chefs d’établissement, élus, policiers – alors que tout le monde est censé œuvrer pour l’éducation. Que dit ce sentiment d’opposition ?
LSR : Je ne suis pas sûre que ce soit une opposition frontale : on a vu des professeurs et des chefs d’établissement solidaires. Il faut aussi rester lucide : on nous montre ce qu’on a envie de nous montrer. Mais ce malaise est réel, et pour moi il tient à deux choses.
La première, c’est l’échec de la parole, l’impossibilité de débattre autrement qu’en noir et blanc. Sur ce point, l’école ne fait sans doute pas son travail, mais elle n’est pas la seule : les politiques nous donnent à voir des débats entièrement polarisés. Or apprendre à débattre, à ne pas être d’accord, à s’écouter – et même à s’obliger à défendre une position qui n’est pas la sienne -, c’est un exercice fondamental que tout le monde devrait pratiquer. Ça ne veut pas dire qu’on finit d’accord ; ça veut dire qu’on respecte l’autre et qu’on accepte de se laisse déplacer.
La deuxième chose, c’est le sentiment de n’être pas entendu parce qu’on est jeune – et il faut le dire, nous sommes un pays qui, globalement, prend beaucoup mieux soin de ses aînés que de sa jeunesse. En témoignent nos instances de démocratie scolaire. Elles existent – conseils de la vie lycéenne, instances de participation -, mais fonctionnent-elles vraiment ? Ou ne servent-elles qu’à des questions très anodines ? Comment, aujourd’hui, prendre la mesure de ce que disent les élèves, y compris à l’échelle locale, là où tout se joue ? C’est une vraie question.
VLH : Justement, le rapport de l’Académie des sciences défend une plus grande autonomie des acteurs de terrain. Nos propres entretiens font remonter le même besoin de marge de manœuvre au niveau des établissements. Jusqu’où aller en termes d’autonomie, et quel équilibre avec des garanties nationales ?
LSR : Je parlerais plutôt de déconcentration que de décentralisation, déjà. Au niveau central, des fondamentaux doivent demeurer : on veut une école qui soit un service public, donc un recrutement des enseignants, un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, et une ambition de réussite identique pour tous. Cela relève de la mission même du service public : garantir une équité nationale, c’est-à-dire permettre la même chose à chacun, mais avec des déclinaisons territoriales différentes.
Il faut laisser une partie de l’ingénierie pédagogique, de la gestion des emplois du temps et des finances à la main des établissements.
Il faut laisser une partie de l’ingénierie pédagogique, de la gestion des emplois du temps, d’une fraction des finances à la main des établissements. Pas à chaque professeur dans sa classe, pas au seul chef d’établissement : à un collectif, qui travaille en équipe et où les élèves sont représentés. Donner une place croissante à la parole des élèves, c’est quelque chose qui se travaille tout au long de la scolarité – ça peut commencer par de petites choses dès la maternelle – et ça fait partie de la formation du citoyen. Deux précautions, toutefois. La première : cette liberté ne doit pas transformer chaque établissement en quêteur de financements. Les moyens doivent être nationaux et alloués à la hauteur du besoin ; et le besoin peut être plus grand dans une zone défavorisée, ou là où les transports coûtent plus cher par exemple. Nous plaidons d’ailleurs pour un périscolaire de qualité et plus équitable, alors qu’aujourd’hui tout dépend de la municipalité où l’on habite. La seconde : cette marge de manœuvre n’a rien à voir avec l’autonomie budgétaire qu’on a pu imposer aux universités, en restreignant progressivement leurs marges de manœuvre. C’est exactement l’inverse.
Les instances de proximité, qui associent les élèves, ont de la créativité et une vraie capacité de réponse aux problématiques locales.
Ce type de concertation territoriale existe déjà dans les cités éducatives ou les territoires éducatifs ruraux, où on a un collectif qui dépasse l’établissement, avec les collectivités locales, l’État, et où il faudrait également associer le système de santé. Ces instances de proximité, qui associent les élèves, ont de la créativité et une vraie capacité de réponse aux problématiques locales. Il faut laisser ces espaces mûrir.
VLH : Les lycéens formulent des demandes très matérielles. Au-delà de ces urgences, quel constat faites-vous sur l’état structurel du système éducatif ?
LSR : Quand on écoute les élèves, ils ne sont pas contents. Les enseignants non plus, ni les parents, ni le ministre. Tout le monde s’accorde à dire que les résultats ne sont pas à la hauteur, mais ce n’est pas tout : en termes de mobilité sociale, nous sommes parmi les plus mauvais élèves de l’OCDE, la santé mentale des élèves s’est dégradée, l’attractivité des carrières d’enseignement s’est effondrée… Le constat est sans appel, et on ne redressera pas la barre avec des mesures prises dans l’urgence.
La vraie question est : est-ce qu’on est un pays qui veut investir dans sa jeunesse, oui ou non ? On nous a traités de doux rêveurs parce qu’on demande des moyens supplémentaires, alors qu’il y a moins d’élèves. Il y a certes des réorganisations et un changement de culture à opérer. Mais il faut aussi des moyens supplémentaires, concentrés sur des postes précis : la rénovation du bâti scolaire, le périscolaire pour donner à tous les élèves les mêmes chances, la rénovation du métier avec une revalorisation salariale des enseignants pour endiguer la crise d’attractivité, et le recrutement de personnel médico-social pour faire face aux défis de l’inclusion et de la santé mentale.
Le constat n’est pas nouveau, tout le monde peut le faire. La question est : comment se donne-t-on les moyens d’y remédier ? Ni en cherchant un unique responsable ni en trouvant des solutions en une semaine pour revenir au statu quo dès que ça se calme. Il y a là un vrai choix politique : soit on continue sur la même lancée et on assume que les plus jeunes feront les frais de la fracture sociale, de la dette et de tout ce qu’on a dégradé… ou on fait de l’éducation une vraie priorité, un projet de société. C’est un choix politique à afficher.
VLH : Les élèves parlent beaucoup de supprimer Parcoursup dans leurs revendications et, dans votre rapport, vous plaidez pour sortir de la logique de compétition scolaire que les élèves disent vivre très durement, dans un système où tous n’ont pas les mêmes armes. Faut-il supprimer la plateforme ? Quelles pistes explorer ?
LSR : La suppression n’est sûrement pas la solution miracle ; il y avait d’autres systèmes avant, je ne suis pas sûre qu’ils étaient meilleurs. Non, le problème est ailleurs : Parcoursup est l’aboutissement d’un système où l’on demande à des jeunes de s’orienter en terminale sans aucune préparation. Ils n’ont pas eu l’habitude de poser des choix, ayant peu d’enseignements optionnels et peu de latitude dans l’organisation de leur travail, et n’ont pas vraiment eu l’occasion d’interroger et tester leurs appétences personnelles et leurs motivations. Et tout d’un coup, il faut choisir parmi des dizaines de milliers de formations. Quand on n’a jamais choisi, c’est encore plus angoissant lorsqu’il faut se décider.
Parcoursup est l’aboutissement d’un système où l’on demande à des jeunes de choisir en terminale alors qu’ils n’ont que très peu choisi auparavant.
Il y a aussi cette course aux vœux où chacun candidate partout, et où les meilleurs obtiennent tous leurs vœux pendant que d’autres n’ont rien. Tout cela crée un stress monstrueux. Il ne s’agit pas que tout le monde s’oriente vers les mêmes formations : comment valorise-t-on toutes les voies, comment donne-t-on l’envie aux élèves de s’y intéresser, comment permet-on à chacun de choisir celle qui lui convient le mieux ?
Et le problème de l’orientation est bien antérieur à Parcoursup : on va en lycée professionnel presque systématiquement par défaut, faute d’éléments pour dire « c’est cela qui me plaît ». Le collège fonctionne comme un petit lycée général, et après il y a ceux qui sont autorisés à y poursuivre, et les autres. Le décrochage en lycée professionnel est énorme parce que les jeunes n’y sont pas par choix ; de même, dans certaines filières universitaires.
Pour moi, trois chantiers se cachent derrière Parcoursup. D’abord, le rapport à l’évaluation : aujourd’hui la notation et l’évaluation sont faites pour classer, non pour faire progresser. Ce problème de l’évaluation, qui met dans une case plutôt qu’elle n’aide, traverse tout le système : les enseignants eux-mêmes en sont issus, et craignent encore l’inspecteur ou le collègue qui entre dans la classe. Ensuite, l’orientation : elle devrait se construire progressivement, tout au long de la scolarité, au lieu de se réduire à un choix tardif et anxiogène. Enfin, la coopération : nous sommes dans un système très compétitif avec très peu de travail de groupe, des élèves aux enseignants.
VLH : Sur ce dernier point, vous écrivez dans le rapport que le parcours d’un élève est une responsabilité collective et qu’il faut sortir de la logique « chacun sa classe ». Comment cette responsabilité collective devrait-elle s’organiser ? C’est d’autant plus frappant que la mobilisation lycéenne est une action collective et on observe une vraie solidarité entre jeunes.
LSR : C’est frappant, justement, parce que le collectif n’existe presque nulle part dans le système. Très peu entre les élèves : chacun travaille de son côté, la coopération se traduit en contestation plutôt que l’apprentissage – c’est quand même problématique. Mais pas davantage entre les enseignants : ils travaillent très peu ensemble, sans que ce soit leur faute – pas de créneaux horaires, pas de lieu pour le faire. Où montre-t-on aux élèves l’exemple de gens qui travaillent ensemble ?
Je traîne dans pas mal d’instances au ministère : je n’y ai jamais croisé un seul lycéen.
Prenez la mobilisation elle-même : quelques élèves syndiqués portent une voix collective, et puis on interroge trois élèves dans la rue qui ne représentent essentiellement qu’eux-mêmes. Certains ont réfléchi depuis longtemps et tiennent un discours très pertinent ; d’autres disent « je travaille trop », « je me lève trop tôt. Mais où sont les collectifs dans les établissements ? Les instances existent et certaines fonctionnent. Mais la vraie question est : qu’est-ce qu’on leur laisse comme marge ? Est-ce qu’on les autorise à créer un petit jeu sur le harcèlement par exemple, ou est-ce qu’on leur donne véritablement voix au chapitre sur les décisions importantes de l’établissement ? Il y a des représentants lycéens dans les conseils d’administration, certes, mais que peut décider un conseil d’administration ? On retombe sur la question de l’autonomie et de la marge de manœuvre des établissements. Et je traîne dans pas mal d’instances au ministère : je n’y ai jamais croisé un seul lycéen. C’est un sujet qui doit faire débat.
VLH : Pour finir, à l’approche de l’élection présidentielle, vous appelez à faire de l’école un sujet central du débat. Quelles questions les responsables politiques doivent-ils trancher ?
LSR : Nous avons fléché huit questions sur lesquelles ils devraient se prononcer, pas des questions d’expert, des questions qui concernent le projet de société que nous voulons construire autour de l’école. Ensuite ce doit être à l’électeur de trancher et il doit pouvoir le faire sur un vrai programme qui soit chiffré, avec les moyens qui lui sont consacrés. Et une des questions majeures est de savoir comment installer une organisation pérenne, qui survive aux changements de gouvernement et aux alternances, au lieu de changer tous les ans. Si on ne répond pas déjà à cette question là, on fait des choses à la petite semaine – et rien ne changera.
Propos recueillis par Alexanne Bardet