Depuis dix jours, les blocus se multiplient dans les lycées français. Contrairement aux mobilisations lycéennes qui ont marqué les dernières décennies, celle-ci agrège des revendications tant locales que générales – conditions d’apprentissage, moyens alloués à l’éducation, état du bâti scolaire, emplois du temps, Parcoursup – tout en étant marquée par des épisodes de violence. Au-delà de la mobilisation elle-même, cette situation interroge la capacité de l’École à entendre la parole des élèves et à répondre aux attentes qu’elle exprime.
Depuis dix jours, les blocus des lycées par les élèves se multiplient en France. La mobilisation, partie de plusieurs établissements de région parisienne, s’est rapidement étendue à d’autres territoires.
Elle s’accompagne de revendications diverses sur les conditions d’apprentissage, les moyens accordés aux établissements, les emplois du temps « à trous », l’état des bâtiments scolaires ou encore les conséquences de Parcoursup sur les élèves.
Cette mobilisation inédite mérite toute notre attention. Autant marquée par un sentiment de « ras-le-bol » généralisé que par des épisodes de violence qui ont conduit à la fermeture de plusieurs établissements, cette colère lycéenne pose peut-être la question des promesses que notre système éducatif continue de véhiculer sans pouvoir les tenir.
Une mobilisation difficile à rattacher à une revendication unique
A l’instar des mobilisations lycéennes de 1990 où les revendications portaient moins sur les programmes, la pédagogie que sur le fonctionnement quotidien du service public éducatif, celle que nous vivons actuellement est aussi le fruit d’une accumulation de griefs concrets et locaux qui finissent par faire mouvement national.
En effet, les revendications qui émergent se ressemblent d’un établissement à l’autre : manque de moyens, classes trop chargées, conditions d’accueil dégradées, manque de personnels, critiques de Parcoursup…
D’autant que cette mobilisation lycéenne n’est pas le fruit d’une réforme politique particulière. « Elle ne fait pas suite à un projet de réforme concernant les jeunes. C’est assez inédit. Généralement, une réforme visant l’éducation ou l’insertion des jeunes déclenche une mobilisation. Ça n’a pas été le cas ici. On voit un peu moins de quoi c’est parti », observe le sociologue Olivier Galland, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste des questions de jeunesse, auteur notamment de Sociologie de la jeunesse.
Alors cette pluralité des revendications amène aussi à se demander où les lycéens peuvent-ils aujourd’hui se faire – véritablement – entendre ? Malgré l’existence d’instances de représentation lycéenne, à l’image des Conseils de la vie lycéenne (CVL), les besoins de se faire entendre se font plus que ressentir aujourd’hui, venant remettre en question la capacité de ces organes à transformer la parole des élèves en réponses concrètes.
Quand la parole passe par le blocage
« Leur instance, c’est la rue », résume une enseignante d’un lycée public en Seine-Saint-Denis, qui a vécu la mobilisation de l’intérieur. Dans son établissement, les premiers jours avaient pourtant permis des échanges avec les élèves mobilisés : « Avec les jeunes qui bloquaient l’établissement, on a eu des discussions super intéressantes où on a pu les questionner sur leurs revendications. » Mais ces moments de dialogue ont été parfois brutalement interrompus par l’arrivée de jeunes venus de l’extérieur : « Une dizaine de jeunes arrive en courant avec des feux d’artifice, un vent de panique se produit et tout part en fumée… » a-t-elle conclu.
Pour autant, réduire la mobilisation aux scènes de violence ferait perdre de vue ce qu’elles disent de la relation entre les lycéens et les institutions. Une lycéenne nous confie que leur « seul moyen d’être écoutés, puisqu’on n’a pas le droit de vote, c’est malheureusement de se révolter, de se faire entendre. »
C’est précisément ce qui rend la situation difficile à résoudre : comment rétablir le dialogue lorsque ceux qui demandent à être entendus considèrent que les espaces existants ne permettent plus d’obtenir de réponse ? Et comment répondre à cette demande sans donner le sentiment que la mobilisation violente est devenue le moyen nécessaire pour être enfin entendu ?
Une formule revient sur les pancartes et résume peut-être le paradoxe de cette mobilisation : « On veut vous parler et vous nous envoyez les CRS. » Les jeunes cherchent à être entendus, mais ne trouvent plus aujourd’hui les espaces ou les interlocuteurs auxquels elles accordent du crédit. « Ces élèves ont l’impression que, sauf en brûlant des poubelles, personne ne les écoute », témoigne l’enseignante.
Et une fois cette parole entendue, quelle réponse lui apporter ?
Une crise de la parole ou une crise de la réponse ?
Le gouvernement a répondu en avançant plusieurs propositions : une plateforme de concertation, la réunion des instances de représentation lycéenne et cinq chantiers consacrés notamment aux conditions d’enseignement, au temps scolaire, au bâti, à Parcoursup et à la démocratie lycéenne.
Cette première réponse laisse penser qu’une nouvelle instance de concertation suffirait, sans interroger ce qui fait la crédibilité de la parole lycéenne : sa capacité à être entendue, discutée et, surtout, suivie d’effets.
Pour Olivier Galland, cette difficulté renvoie plus largement au fonctionnement très centralisé du système éducatif français où « tout est décidé à Paris », résume-t-il. Dans un tel système, les établissements disposent de peu de marges de manœuvre pour répondre aux situations particulières qu’ils rencontrent, tandis que les élèves peuvent avoir le sentiment que leur parole, même lorsqu’elle est recueillie, ne peut trouver de réponse à leur niveau.
Mais cette difficulté à répondre ne tient pas seulement à l’organisation du système éducatif. Elle renvoie aussi à ce que les élèves attendent de l’École et à l’écart qu’ils peuvent percevoir entre ses promesses et leur expérience.
Une institution qui ne tient plus ses promesses
L’École promet de transmettre des connaissances, mais elle ne s’arrête pas là. Elle porte en elle une promesse de réussite, d’émancipation et d’égalité des chances. Or, pour une partie des jeunes, cette promesse se heurte aujourd’hui à une réalité faite de sélection, d’incertitudes sur l’avenir, de pression scolaire et parfois de conditions d’apprentissage dégradées.
Les revendications autour de Parcoursup en témoignent : l’orientation dans le supérieur est devenue un point de cristallisation des inquiétudes des lycéens. L’enseignante interrogée décrit ainsi « des jeunes à qui on demande de tout donner, avec des emplois du temps de dingue, et derrière Parcoursup leur donne leur énième vœux ».
C’est l’un des constats que nous développions déjà en 2024 dans notre étude « Un sérieux besoin de confiance. Ce que nous devons à la jeunesse ». Derrière la défiance exprimée à l’égard des institutions, se joue le sentiment d’être empêché dans ses aspirations et dans sa capacité à construire son avenir. L’École, qui devrait constituer l’un des principaux espaces de cette construction, peut alors devenir elle-même le lieu où se cristallisent ces frustrations.
Que se passe-t-il alors lorsque ceux à qui l’École promet un avenir ont le sentiment qu’elle ne tient plus complètement cette promesse ?
Alexanne Bardet