Un week-end de mobilisations
VersLeHaut : Quel est votre état d’esprit et votre analyse à la suite de ce week-end marqué par des manifestations lycéennes et étudiantes mais aussi des scènes de violences sans précédent dans plusieurs villes de France ?
Anne Muxel : Il se passe quelque chose de très grave. Il faut souligner l’ampleur des dégâts, des atteintes symboliques aux emblèmes de la République, sans compter toutes les victimes humaines du côté des forces de l’ordre, des commerçants ou des manifestants. Le pays n’a jamais connu un phénomène de violence aussi important. Mais il ne faut pas considérer pour autant cette violence comme un phénomène homogène.
Nous avons dans ce mouvement une violence qui est celle du combat des black blocks et de méthodes de guerre contre le système capitaliste, identifiées et documentées. Peut-être que leur nombre a été sous-estimé mais ce phénomène est connu et analysé.
S’y ajoute une autre forme de violence : celle de jeunes de quartiers qui profitent de cette situation pour crier une espèce de colère, qui va aussi viser des magasins, des biens de consommation, assortie de revendications peu politiques, et qui alimentent l’idée de se venger contre l’injustice sociale.
Enfin, dans le mouvement lycéen, lui-même, il y a des lycéens qui se sont laissé prendre par cette violence. Une partie d’entre eux, les plus radicalisés, veulent refaire mai 68 (j’ai noté des barricades, ce qu’on n’avait pas vu depuis 68 dans Paris !) : y compris chez les très jeunes qui expriment ainsi une quête de transformation de la société, et une pulsion très forte de révolution.
Ce qui interpelle, c’est l’agrégation de toutes ces colères ce 17 octobre, qu’on ne peut pour autant pas traiter dans un même mouvement.
Une jeunesse en quête de réponse
VLH : Qu’est-ce que cela dit de l’état de la jeunesse aujourd’hui ?
AM : Tous ces comportements violents ne font que porter à son acmé, l’angoisse, la colère accumulée, l’inquiétude, l’incertitude qui reviennent beaucoup dans nos enquêtes, et qui sont directement en arrière-fond du climat social. Il est aussi très nouveau de voir des parents descendre dans la rue pour protéger leurs enfants et pour les accompagner dans leurs revendications, et notamment dénoncer un système éducatif qui n’accompagne pas les jeunes suffisamment dans leur orientation. Le fait que Parcoursup ressorte à ce point de l’enquête que nous avons menée sur l’orientation avec Edumapper montre bien qu’il y a une dissonance très forte entre l’obligation de se décider pour une orientation, des spécialités, une formation alors qu’on est dans l’incertitude, prescription du diplôme très forte, et pas de droit à l’erreur.
Il y a, dans cette génération, le partage d’un même sentiment d’injustice et d’angoisse par rapport à l’avenir.
Par ailleurs ce mouvement s’est étendu aux grandes écoles, aux lycées plus favorisés, à Sciences Po, Assas, HEC, l’ICP. On voit bien qu’il y a dans cette génération le partage d’un même sentiment d’injustice, d’angoisse par rapport à l’avenir et quant aux positions sociales que ces jeunes occuperont plus tard.
VLH : Quelle sortie politique possible entrevoyez-vous ?
AM : On est dans une situation très préoccupante. Quand j’ai entendu Emmanuel Macron dire (dans son allocution du dimanche 18 octobre ndlr) que la jeunesse avait été au cœur de ses préoccupations, j’ai été vivement interpellée. Nous sommes face à un constat d’échec absolu. Le choix d’entrée de jeu de la répression policière a été un échec : je n’en reviens pas de la stratégie adoptée par le gouvernement !
Les partis de gouvernement comme le gouvernement lui-même semblent dépassés. En cause, des politiques éducatives morcelées, sans cohérence, et avec une absence de politique lisible globale pour la jeunesse. Du coup, ça craque.
La jeunesse demande des comptes et elle a besoin de savoir où elle va.
Il va être très difficile de faire rentrer cette colère dans son lit. La jeunesse demande des comptes et elle a besoin de savoir où elle va. Or les signaux envoyés sont catastrophiques. Il reste difficile aujourd’hui d’avoir les idées claires sur ce qui peut advenir tant la situation est multiforme et complexe, et tant les réponses sont difficiles à apporter dans un pays au modèle social redistributif très fort, où les Français sont habitués à pouvoir compter sur l’État, sur le soin, sur la qualité du système éducatif, et où nous n’avons plus d’argent. Une chose est certaine : il s’agit d’un virage dans la campagne présidentielle.
VLH : D’autres mouvements ou mobilisations du même ordre peuvent être observés en Europe. Qu’en pensez-vous ?
AM : Oui, en Italie, en Belgique, on observe des mouvements comparables et il semble que cette mobilisation puisse se fédérer au niveau européen. On observe des problématiques communes : le réchauffement climatique, la destruction de l’emploi et via les IA génératives, le questionnement sur la valeur des diplômes, la montée des totalitarismes. Nous sommes en train de franchir un cap extrêmement rapide, vertigineux : les jeunes nous disent quelque chose de ce qui est train de se passer.
Propos recueillis par Marie-Caroline Missir