Et si la terre, le bois ou le vélo pouvaient remettre debout des jeunes que l’école et l’emploi ont laissés au bord du chemin ? À travers la France, les écoles ÊTRE font le pari que l’écologie n’est pas seulement un secteur qui recrute, mais un levier de remobilisation à part entière des jeunes qui ont décrochés.
| Repères ¤ 2,8 % des jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, en France, en 2021 (INSEE) ¤ La transition écologique devrait créer en France entre 340 000 et 500 000 emplois supplémentaires d’ici 2030-2035 (ADEME) |
Les écoles ÊTRE font le pari d’accompagner des jeunes en décrochage ou en grande difficulté en les formant aux métiers de la transition écologique. Au-delà d’une simple formation, les jeunes reprennent confiance, se projettent à nouveau vers l’avenir tout en développant des compétences professionnelles et personnelles essentielles pour leur chemin d’avenir.
Un ancrage territorial pensé pour l’emploi vert
Le modèle ÊTRE repose sur un principe simple : chaque école est portée par une association locale indépendante, ancrée dans son territoire, et non par une structure nationale unique qui imposerait un même programme partout. Le réseau, lui, joue le rôle de chef de file. Son rôle est de porter des valeurs communes auprès du plus grand nombre. L’idée est de répondre à un double enjeu. Social, d’abord : l’insertion professionnelle de jeunes éloignés de l’emploi ou en rupture avec le système scolaire classique. Écologique ensuite : il s’agit de combler les besoins criants de main-d’œuvre dans les métiers de la transition écologique.
Concrètement, la naissance d’une école ÊTRE part le plus souvent d’une association déjà existante qui candidate pour intégrer le réseau. Une fois que le projet est lancé, l’association est accompagnée pendant neuf mois pour construire son réseau de partenaires – entreprises locales, missions locales, etc. C’est une étape qui peut s’avérer délicate car il faut « trouver des professionnels prêts à donner du temps », c’est ce qu’affirme Raphaël Lurois, directeur de l’école du Val d’Oise. Par la suite, une formation test est mise en place, avant l’ouverture officielle de l’école.
« Trouver un maraîcher, c’est facile, mais en trouver un qui partage nos valeurs et qui accepte d’accompagner nos jeunes, moins ! Il faut du temps. »
L’école de Goussainville dans le Val d’Oise est née en même temps que l’association : c’est un appel à projet de l’agglomération qui l’a fait naître dans un contexte de sortie de crise Covid et du fait de la fermeture de l’activité aéroportuaire de Roissy qui représentait une grande partie des emplois de la commune.
L’association Semer l’Avenir est aujourd’hui installée dans les anciennes écuries du château de Goussainville, un lieu que la mairie souhaitait réhabiliter et faire revivre. Ce lieu permet d’avoir un endroit où se retrouver, de mettre en place des formations plus facilement avec des jeunes qui travaillent également à la remise en état des lieux.
Un véritable processus de la remobilisation à la formation des jeunes
Toutes les écoles du réseau poursuivent donc ce double objectif, social et professionnel, mais l’ordre des priorités est constant : avant de parler de formation ou de métier, il faut que les jeunes reprennent confiance en eux, car ils ont souvent été très abîmés par leur parcours.
« On a des jeunes cassés par leur parcours de vie, peu d’entre eux vont bien », résume le directeur de l’école du Val d’Oise.
C’est là que l’entrée par l’écologie prend tout son sens : travailler la terre, réparer un vélo ou façonner du bois, ce n’est pas seulement apprendre un métier, c’est renouer avec des gestes concrets, après des années d’école souvent vécues comme un échec. Les jeunes accueillis viennent des missions locales, de la Mission de Lutte contre le Décrochage Scolaire, de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, des maisons de quartier ou encore de l’École de la deuxième chance, parfois du simple bouche-à-oreille. Ce sont des jeunes qui ont décroché pour des raisons diverses, certains d’entre eux s’étant vu refuser tous leurs vœux sur Parcoursup.
Une frange plus récente correspond à des profils directement mobilisés par l’écologie elle-même : des jeunes « éco-anxieux », plutôt en milieu rural, dont la proportion augmente depuis la crise du Covid. Les filles sont un peu moins présentent, pour le moment, dans les formations des écoles ÊTRE : elles représentent 25 à 30 % des jeunes accueillis. Cette part s’explique à la fois par un décrochage scolaire moins marqué chez elles et par l’image encore très masculine de certains métiers de la transition écologique.
Des filières choisies par le diagnostic territorial
Une règle vaut pour l’ensemble du réseau : une école ÊTRE ne peut pas être monothématique, c’est-à-dire qu’elle ne peut être centrée sur un seul métier ou une seule filière de la transition écologique. Le choix des filières résulte d’un diagnostic de l’emploi local, des métiers en tension, des besoins réellement identifiés sur le territoire. C’est une manière d’ancrer l’écologie non pas comme un discours « hors-sol » ou importé, mais comme une réponse à ce que le territoire demande.
L’école du Val d’Oise en offre une bonne illustration, avec quatre thématiques retenues : écoconstruction bois, vélo (en partenariat avec l’Institut National du Cycle et du Motocycle), agriculture-agroécologie et recyclage-réemploi. Mais cet ancrage territorial impose aussi de composer avec des réalités qui ne vont pas naturellement dans le sens de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans le Val d’Oise, par exemple, l’aéroport de Roissy reste le principal catalyseur de l’emploi local. C’est en ce sens qu’« il faut faire avec son territoire ; ici on a les avions, ce n’est pas très en lien avec la transition écologique. »
Sans enjeu de diplôme à la clé puisque ce sont des formations de sensibilisation et de découverte, les équipes pédagogiques du réseau revendiquent une forme de liberté dans la construction des journées. L’idée est de partir de la question : « qu’est-ce qui pourrait les faire vibrer ?». Concrètement, une journée type alterne entre des temps sur le site et des temps à l’extérieur auprès de professionnels. C’est une pédagogie où la sensibilisation à l’écologie ne passe pas seulement par un cours, mais par la pratique.
L’écologie est un point de remobilisation, mais elle ne remplace pas l’ensemble de l’accompagnement social dont ces jeunes ont besoin.
L’enjeu de ces écoles est de prouver que ces jeunes sont employables même sans diplôme. Mais le réseau reste lucide sur ses limites : « on est conscient qu’on ne fait pas de miracle. » Chaque école s’entoure d’autres associations et de spécialistes pour prendre le relais sur ce qu’elle ne peut couvrir seule comme le logement, la mobilité, la santé, ou tout autre frein en lien avec l’insertion. L’écologie est un point de remobilisation, mais elle ne remplace pas l’ensemble de l’accompagnement social dont ces jeunes ont besoin.
L’expérience des écoles ÊTRE élabore une méthode, celle d’ancrer l’écologie dans un territoire, ce qui suppose d’abord de le diagnostiquer. Elle suppose aussi d’accepter que la remobilisation par le concret et l’humain prenne le pas, dans un premier temps, sur l’objectif d’insertion immédiate. Et elle suppose, enfin, de consacrer le temps nécessaire à construire des partenariats choisis pour leurs valeurs de partage de connaissance autant que pour leur secteur. Trois conditions qui, plus qu’un modèle à copier, dessinent une manière d’aborder tout projet voulant faire de la transition écologique un véritable levier social.
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