25 août 2026

« Pour la première fois, on observe une quasi-unanimité sur la nécessité de mieux rémunérer les enseignants »

À l’approche de l’élection présidentielle, l’éducation retrouve une place de choix dans les discours des candidats. Mais que révèlent réellement leurs programmes ? Historien de l’éducation, Claude Lelièvre décrypte les grandes évolutions des débats scolaires, les nouveaux clivages qui traversent les campagnes et les permanences d’une école qui demeure, en France, un objet profondément politique.

VersLeHaut (VLH) : Pendant longtemps, le principal affrontement politique autour de l’école opposait le public et le privé. Ce clivage existe-t-il encore aujourd’hui ?

Claude Lelièvre (CL) : Il faut se souvenir que, pendant très longtemps, lorsque l’on parlait de la « question scolaire », on parlait avant tout de l’affrontement entre l’école publique et l’école privée. C’était au cœur de nombreux débats politiques sur l’éducation. L’enjeu était idéologique : comment forme-t-on un citoyen ? Comment forme-t-on un républicain ou un catholique ? Les deux systèmes portaient des conceptions différentes de la société.

Aujourd’hui, ce qui me frappe, c’est que cette opposition s’est profondément déplacée. La question du privé demeure, mais elle est désormais abordée sous l’angle de la mixité sociale. Ce n’est plus le même débat. Il y a encore dix ans, Jean-Luc Mélenchon proposait d’abroger la loi Debré. Aujourd’hui, toute une partie de la gauche est davantage dans une logique d’encadrement du privé que dans une remise en cause de son existence.

C’est un changement historique important. Les questions sociales l’emportent désormais sur les questions idéologiques.

VLH : Comment expliquez-vous cette évolution ?

CL : Parce que la société française a elle-même changé. Aujourd’hui, une très grande partie des familles navigue entre les deux systèmes. Beaucoup ont scolarisé au moins un enfant dans le privé à un moment de son parcours. Lorsqu’on les interroge, très peu invoquent d’abord des raisons religieuses. Les motivations sont essentiellement sociales.

VLH : À vous entendre, les mesures proposées importent parfois moins que la philosophie qui les sous-tend…

CL : Oui, parce qu’un programme politique ne se résume jamais à une liste de mesures.

Prenons la question des chefs d’établissement. Lorsque certains candidats proposent de renforcer considérablement leurs pouvoirs, cela traduit une certaine conception de l’autorité. Ce n’est pas seulement une réforme d’organisation.

Édouard Philippe, par exemple, ne dit pas que les équipes doivent disposer de davantage d’autonomie. Il dit que le chef d’établissement doit avoir davantage de pouvoir. Ce n’est pas la même philosophie. Historiquement, cela s’inscrit dans une tradition que je qualifierais de bonapartiste, fondée sur une chaîne de commandement.

À l’inverse, une conception plus républicaine consisterait à donner davantage de pouvoir au collectif, aux équipes de terrain. Derrière une mesure technique, il y a toujours une certaine idée de la gouvernance de l’école.

Cette logique vaut aussi pour d’autres candidats. Marine Le Pen, par exemple, ne reprend pas le slogan « lire, écrire, compter ». Elle met en avant le français, les mathématiques et surtout l’histoire de France. Son objectif est d’abord la transmission de la nation.

VLH : Y a-t-il un sujet qui vous paraît particulièrement nouveau dans cette campagne présidentielle ?

CL : Celui de la baisse démographique, oui. Nous entrons dans une situation inédite. Le nombre d’élèves diminue. La vraie question devient alors : que fait-on de cette évolution ? Est-ce que l’on profite des marges budgétaires pour réduire les déficits ? Pour diminuer les effectifs par classe ? Pour mieux rémunérer les enseignants ?

Dans ce début de campagne présidentielle, Gabriel Attal est celui qui formule le plus clairement ce choix de société. Il explique vouloir se servir de cette baisse démographique pour permettre à la fois de réduire les effectifs par classe et d’améliorer la rémunération des enseignants.

À gauche, plusieurs candidats défendent également ces deux objectifs, avec des modalités différentes. À droite, on retrouve davantage la question de la revalorisation salariale, mais beaucoup moins celle de la diminution du nombre d’élèves par classe.

Vous voyez également émerger un consensus inédit sur les enseignants.

Oui, et c’est peut-être l’évolution la plus remarquable. Pour la première fois, on observe une quasi-unanimité sur la nécessité de mieux rémunérer les enseignants… sans leur demander de contreparties.

Pendant très longtemps, lorsqu’on parlait de revalorisation, on ajoutait presque toujours qu’il faudrait en échange travailler autrement, assurer davantage de missions ou être davantage présent dans l’établissement. Aujourd’hui, cette logique disparaît presque totalement.

J’y vois le signe d’une inquiétude croissante sur le recrutement. Beaucoup ont le sentiment qu’il devient de plus en plus difficile d’attirer des enseignants, même si cette perception est parfois exagérée. C’est un changement majeur dans les politiques éducatives.

VLH : L’éducation est toujours présentée comme une priorité par les candidats, alors qu’elle semble rarement faire gagner une élection. Pourquoi ?

CL : Parce que l’histoire française est très particulière. Dans beaucoup de pays, l’école relève surtout de politiques locales. En France, elle a été pensée comme un instrument politique. Notre école est centralisée parce que le pouvoir a longtemps considéré qu’elle devait contribuer à former les citoyens et à construire un état d’esprit commun.

Lorsque l’on centralise l’école, on la politise. Cela ne signifie pas qu’on gagne automatiquement des électeurs en parlant d’éducation. En revanche, parler de l’école est devenu un passage obligé pour tout candidat qui aspire aux plus hautes responsabilités.

VLH : Cette histoire continue-t-elle d’influencer notre manière de concevoir l’école ?

CL : Nous avons conservé des pratiques dont nous avons parfois oublié l’origine. L’école républicaine a longtemps été pensée comme un lieu chargé de former les futurs citoyens, parfois même contre les représentations des familles.

Cela explique en partie pourquoi la place des parents demeure différente en France de ce qu’elle est dans d’autres pays. Nous avons gardé une école relativement fermée sur elle-même, héritière de cette mission que lui avait confiée la République naissante.

L’histoire continue donc de peser sur nos débats contemporains, souvent sans que nous en ayons conscience.

Propos recueillis par Alexanne Bardet

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