Les vacances offrent aux enfants un temps précieux pour lire autrement : sans évaluation, sans devoirs, simplement pour le plaisir. Mais comment donner envie d’ouvrir un livre ? Quel rôle peuvent jouer les parents, les collectivités et les associations ?
Rencontre avec Thierry Pflimlin, président de Coup de Pouce, qui nous partage sa conviction : le goût de lire se construit bien avant les performances scolaires.

VersLeHaut (VLH) : Aujourd’hui, on parle beaucoup des résultats en lecture, du niveau des élèves ou des évaluations. Est-ce que vous diriez que Coup de Pouce travaille avant tout sur le plaisir, la confiance et la relation au livre ?
Thierry Pflimlin (T.P.) : Coup de Pouce essaye de prendre le problème de la lecture tout à la base. La relation à la littératie est déterminante pour la capacité d’apprendre, notamment les apprentissages fondamentaux : lecture, écriture, calcul. Les enfants qui ne sont pas dans ce monde de la lecture sont des enfants qui risquent davantage de décrocher.
Aujourd’hui, il existe une forme de déconnexion entre la lecture utile et la lecture plaisir. Pourtant, la lecture n’est réellement un outil performant que lorsqu’elle devient un plaisir. Elle est encore trop souvent vécue comme un devoir, une contrainte, alors qu’elle devrait être un vecteur d’épanouissement.
La lecture doit être un vecteur d’épanouissement des enfants.
Tout commence très tôt, lorsque l’on lit des histoires aux enfants. Avant même de savoir lire eux-mêmes, ils entrent dans le monde des livres en observant leurs parents leur raconter des histoires. Il existe ainsi deux portes d’entrée dans la lecture : la lecture orale et la lecture écrite.
Le déterminisme social se joue déjà là, dans la place que prend la lecture au quotidien. Les enfants qui n’ont pas cette familiarité découvrent parfois, au cours préparatoire (C.P.), un univers totalement nouveau, qui peut faire peur. Certains s’en détournent.
Notre mission est justement de leur faire découvrir, dans le cadre des activités périscolaires, le plaisir d’apprendre et le plaisir de lire afin de construire leur confiance en eux en développant une relation positive avec les livres.
VLH : Qu’est-ce qui donne envie à un enfant d’ouvrir un livre, notamment lorsqu’il n’a pas grandi dans un univers où l’on lit beaucoup ?
T.P. : Dans un livre, il y a avant tout une histoire. Dès que l’on permet à un enfant d’interagir avec cette histoire, d’en faire quelque chose de vivant, une forme de découverte se produit. Une émotion naît, et cette émotion crée une relation positive au livre. C’est cette dynamique que nous cherchons à construire.
L’enfant peut être acteur du livre, de l’histoire, de sa relation à la lecture.
Dans un Club Coup de Pouce, pendant une heure et demie, cinq enfants sont accompagnés par un animateur formé. Il y a toujours un temps consacré à la lecture. On leur pose des questions sur l’histoire, on leur demande d’imaginer la suite, de décrire les personnages, de se rappeler de ce qui s’est passé la veille. L’objectif est de montrer à l’enfant qu’il peut être acteur du livre. Petit à petit, il apprivoise la lecture.
Nous proposons également à tous les clubs trois livres à lire au cours de l’année. À la fin, les enfants votent pour leur préféré lors d’une grande remise de prix. C’est notre petit Goncourt du C.P.
Chaque enfant repart avec le livre lauréat. Pour certains, c’est tout simplement le premier livre qu’ils possèdent. Ils le montrent à leur famille, le racontent, en sont fiers. Cette remise de prix nourrit autant la confiance des enfants que celle de leurs parents.
VLH : Quel rôle les parents peuvent-ils jouer, même lorsqu’ils lisent peu eux-mêmes ?
T.P. : Beaucoup de parents que nous accompagnons ont le sentiment que les apprentissages relèvent uniquement de l’école et que ce n’est pas leur rôle.
Nous essayons de leur montrer qu’ils peuvent contribuer très simplement. Nous leur envoyons par exemple des SMS, c’est le programme « super idées », pour faire lire, écrire ou compter au quotidien : préparer une liste de courses, cuisiner ensemble, lire une étiquette…
Dans certains foyers, l’écrit est très peu présent, voire absent. Les enfants découvrent alors les livres uniquement à l’école.
Notre ambition est aussi d’impliquer les familles à travers de grandes cérémonies organisées au début et à la fin du programme, souvent dans les mairies. Elles permettent aux parents de vivre une expérience positive avec les institutions publiques, mais aussi d’être fiers du parcours de leur enfant.
VLH : Quels conseils donneriez-vous aux parents pour donner envie de lire à leurs enfants, notamment pendant les vacances ?
T.P. : Il existe une véritable relation émotionnelle avec la lecture. Lorsqu’un enfant éprouve cette émotion, c’est gagné. L’enjeu est donc de guider son enfant vers le livre qui lui fera vivre cette émotion, puis de la partager avec lui.
Lire ensemble, continuer à raconter des histoires, même lorsque l’enfant sait déjà lire, reste probablement le premier geste à accomplir. C’est cette relation affective qui donne envie de revenir vers les livres.
On pourrait presque dire que la lecture est une aventure collective. Quel rôle peuvent jouer les collectivités aux côtés des familles et de l’école ?
T.P. : Nous faisons face à un véritable défi collectif. Coup de Pouce accompagne environ 10 000 enfants chaque année, mais près de 100 000 rencontrent des difficultés d’entrée dans la lecture. Et la responsabilité est collective.
Les collectivités occupent une place centrale, notamment parce qu’elles financent les animateurs qui interviennent dans nos clubs. Elles pourraient également jouer un rôle plus important pendant les vacances scolaires.
On sait que les enfants issus des milieux les plus favorisés continuent d’être stimulés pendant l’été : visites de musées, lecture, cinéma… Ce n’est pas toujours le cas des autres enfants, qui peuvent perdre une partie de leurs acquis. Les vacances représentent donc un moment essentiel pour maintenir ce lien avec la lecture et les apprentissages.
Lire notre article sur le sujet : Les inégalités scolaires ne prennent pas de vacances.
À une échelle plus individuelle, celle de chaque enfant, le premier geste reste celui de lire des histoires et de continuer le plus longtemps possible.
S’il y avait une idée reçue sur la lecture que vous souhaiteriez déconstruire, laquelle serait-elle ?
T.P. : L’idée fondamentale à déconstruire est que la lecture serait avant tout un devoir. Notre ambition est précisément de la faire passer du devoir au plaisir. C’est à cette condition que les enfants auront envie de lire, d’apprendre et de continuer à découvrir tout au long de leur vie.
Propos recueillis par Alexanne Bardet