Cependant, deux jours auparavant, le 6 septembre, un autre événement européen aurait pourtant mérité une lecture éducative : l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), parti politique allemand d’extrême droite, a remporté pour la première fois une élection régionale, en obtenant 43,8 % des suffrages en Saxe-Anhalt. Le parti devient la première force politique du Land, même s’il n’obtient pas la majorité absolue et reste confronté à l’absence de partenaires de coalition.
Pourquoi s’intéresser particulièrement à cette victoire électorale ?
Parce que le programme présenté par l’AfD en Saxe-Anhalt montre à quel point l’école peut devenir bien davantage qu’un sujet parmi d’autres dans un projet politique : le parti y consacre 20 pages sur 164, faisant de l’école son deuxième sujet prioritaire, après l’immigration.
Moins d’ouverture, plus d’autorité : le modèle scolaire revendiqué par l’AfD
Le programme de l’AfD consacré à l’éducation est particulièrement développé. Il s’appuie sur un diagnostic de déclin du niveau scolaire liée à une « crise de l’esprit » et à une école jugée trop permissive, insuffisamment centrée sur les savoirs et la performance.
Mais derrière cette critique assez convenue de l’école se dessine une conception beaucoup plus large de l’éducation. Le programme défend ainsi un retour à une école davantage centrée sur la transmission, l’autorité du professeur, l’évaluation et la compétition scolaire. Il propose notamment de renforcer les concours et olympiades scolaires, de revaloriser les résultats et de faire des notes une « monnaie forte ». Il entend également développer la formation manuelle et technique, notamment en lien avec l’artisanat local.
Le programme propose également de modifier en profondeur la conception de la neutralité politique des enseignants. Il souhaite remplacer l’actuel principe d’interdiction de l’endoctrinement par une obligation stricte de neutralité : l’enseignant pourrait modérer les échanges entre élèves, mais ne devrait pas y participer en exprimant sa propre opinion.
Il prévoit également de mettre fin au financement régional du programme « Schule ohne Rassismus – Schule mit Courage », c’est-à-dire « École sans racisme », considéré par l’AfD comme un outil de pression idéologique contre des opinions « patriotiques ».
La conception de l’histoire scolaire est elle aussi profondément politique. Le programme demande de renforcer l’enseignement de la création de l’Empire allemand en 1871 et de mettre davantage en avant ce qu’il présente comme les réussites nationales. Il propose également d’inscrire dans la Constitution régionale et dans la loi scolaire l’objectif d’éduquer les enfants dans « l’amour de leur patrie et du peuple allemand ».
Le programme prévoit encore que le drapeau allemand soit hissé chaque jour dans les établissements publics et que le chant de l’hymne national fasse partie des cérémonies scolaires. Il souhaite parallèlement interdire l’affichage officiel du drapeau arc-en-ciel dans les écoles.
L’enjeu dépasse alors largement la question de la méthode pédagogique et pose des questions fondamentales, profondément politiques : quelle identité l’école doit-elle transmettre ? Quelles valeurs porter ? Et jusqu’où peut-elle participer à la construction d’un sentiment d’appartenance collectif ?
L’Europe doit partager un socle autour de la liberté de penser, de l’esprit critique, du pluralisme et de l’ouverture aux autres.
Refermer les fenêtres de l’école sur le monde
L’AfD propose de mettre fin à l’inclusion et de développer les écoles spécialisées. Elle prévoit également des classes séparées pour les enfants réfugiés et demandeurs d’asile.
Depuis plusieurs décennies, les systèmes éducatifs européens ont progressivement fait de l’école un espace de rencontre entre des enfants d’origines, de situations et de parcours différents avec la conviction profonde que l’école ne prépare pas seulement les élèves à réussir individuellement mais aussi à vivre ensemble.
Choisir de séparer certains élèves plutôt que de chercher les conditions permettant leur scolarisation commune constitue donc un choix politique qui dépasse bien largement la question de l’organisation scolaire.
Enfin, le parti d’extrême droite souhaite développer l’enseignement de la langue russe et relancer les échanges scolaires avec la Russie, suspendus depuis 2022. Cette proposition intervient dans un contexte géopolitique radicalement différent de celui dans lequel ces échanges avaient été conçus.
Elle rappelle surtout que les langues, les échanges internationaux, les mobilités scolaires et les relations entre établissements ne sont jamais totalement neutres. Ce que l’école choisit de faire découvrir aux élèves participe aussi de leur représentation du monde.
Une éducation européenne ?
Alors que la guerre est revenue sur le sol européen, que les démocraties sont confrontées à la montée des populismes, que les réseaux sociaux bouleversent l’accès à l’information et que les transformations technologiques et écologiques vont profondément modifier les trajectoires des jeunes, quelle éducation voulons-nous défendre ?
Il n’est pas question d’imaginer une politique éducative européenne unique. Les systèmes scolaires restent ancrés dans les histoires et les cultures nationales. Mais l’Europe peut – et doit – partager un socle autour de la liberté de penser, de l’esprit critique, du pluralisme et de l’ouverture aux autres.
La séquence qui s’ouvre en France avec PISA et, plus largement, les prochaines échéances électorales nous invitent à regarder les programmes éducatifs des candidats avec une attention particulière. Car tout projet éducatif est le révélateur d’un projet de société, d’une conception de l’enfant et du citoyen, de la transmission et de l’autorité, de la place de chacun et du vivre-ensemble. C’est aussi à cette aune qu’il faudra évaluer les projets éducatifs qui seront proposés aux Français dans les prochains mois.
Marie-Caroline Missir
Allemagne : les programmes scolaires dans le viseur de l’AfD, FRANCE 24, 08/09/2026.
En Allemagne, les programmes scolaires dans le viseur de l’AfD. Courrier International, 15/10/2025.