28 juillet 2026

« Je crois aux jeunes ». Parmi les multiples leçons de Marc Bloch redécouvertes à l’occasion de la panthéonisation de l’historien et résistant, il y a ces quelques mots adressés à son fils aîné, en 1942. Après deux années de dégringolade, minuit n’avait pas fini de sonner pour la France, et pourtant Bloch, quinquagénaire, professait dans des mots simples, sa foi dans la jeunesse. A l’heure où ses constats sont unanimement loués pour leur clairvoyance et leur actualité, il serait heureux que la classe politique de 2026 partage ce message à la jeunesse. Nous en sommes loin.
En France, la jeunesse n’est pas une priorité : elle est devenue une obsession. Des réseaux sociaux aux faits divers violents, les jeunes sont devenus des épouvantails et des boucs émissaires dans une société qui n’en finit pas de vieillir. Et pourtant lorsque Marc Bloch écrit croire aux jeunes, il envisage, lui, la jeunesse comme une ressource stratégique pour l’avenir. Voulons-nous aussi en 2026, et plus encore en 2027 partager sa vision ? Pour cela, mettons enfin la jeunesse au cœur des priorités politiques.
Plus de 1,5 million de jeunes ne sont aujourd’hui ni en emploi, ni en études, ni en formation. Le chômage des moins de 25 ans repart à la hausse et dépasse les 21%, avec des écarts territoriaux massifs qui frappent particulièrement les quartiers populaires et les zones rurales.
Cette vulnérabilité est aussi sociale et psychologique. Une part croissante des jeunes déclare rencontrer des difficultés à couvrir ses besoins essentiels. Dans le même temps, les indicateurs de santé mentale sont alarmants : anxiété, détresse psychologique, épisodes dépressifs et pensées suicidaires progressent à des rythmes qui devraient constituer une priorité nationale. Ce malaise ne relève pas d’une crise passagère ; il traduit une difficulté collective à offrir des perspectives lisibles et des horizons d’émancipation.
Le constat est encore plus critique lorsqu’on observe la situation des jeunes issus de la protection de l’enfance. Les parcours des enfants accompagnés par l’Aide sociale à l’enfance révèlent les failles les plus profondes de notre modèle de solidarité. Trop souvent, ces jeunes cumulent ruptures scolaires, précarité résidentielle, difficultés d’accès à l’emploi et isolement au moment du passage à la majorité. 12 % seulement possèdent un baccalauréat général ou un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 39 % de l’ensemble des jeunes du même âge, et près de la moitié des sans-abris de 18 à 25 ans sont issus de l’ASE.
Ces faits dessinent la réalité, abrupte : celle d’une génération confrontée à une fragilisation durable des conditions d’entrée dans la vie adulte, et celle d’une société qui consent au gâchis d’innombrables et indispensables talents.
Pourtant, d’autres modèles existent : pour sécuriser l’accès des jeunes protégés à l’autonomie, plusieurs pays européens ont fait le choix d’un accompagnement prolongé jusqu’à 21, voire 25 ans. Pour garantir aux jeunes adultes la possibilité de s’insérer de manière durable, certains de nos voisins ont opté de longue date pour une politique concertée de soutien quel que soit l’appui familial disponible.
La France ne manque pourtant ni de dispositifs, ni de moyens. Chaque année, des dizaines de milliards d’euros sont consacrés aux politiques en direction des jeunes. Mais cet effort reste dispersé entre de multiples acteurs, institutions et niveaux de décision. L’absence de stratégie coordonnée affaiblit l’impact des politiques publiques et nourrit un sentiment de complexité, voire d’abandon, chez les premiers concernés.
À cette fragmentation institutionnelle s’ajoute une crise silencieuse des métiers du lien. Professeurs, éducateurs spécialisés, animateurs, psychologues, travailleurs sociaux, personnels associatifs : partout, les professionnels de terrain alertent sur l’épuisement des équipes et le manque de moyens humains. Or aucune politique pour la jeunesse ne peut réussir sans celles et ceux qui accompagnent concrètement les jeunes.
Des initiatives locales démontrent aujourd’hui qu’une autre trajectoire est possible. Dans plusieurs territoires, des stratégies fondées sur la prévention, la coordination des acteurs et l’investissement éducatif produisent des résultats tangibles, qu’il s’agisse de lutte contre le décrochage, de mentorat, de soutien à l’orientation, d’insertion par le sport ou de prévention de la délinquance. Ces réussites restent toutefois trop souvent isolées, faute de changement d’échelle.
La situation de la jeunesse dans notre pays est préoccupante ; elle interroge directement notre contrat démocratique. Une société qui ne voit plus dans sa jeunesse une richesse manque de la hauteur de vue nécessaire pour construire son avenir. Une société qui peine à protéger ses enfants, notamment les plus vulnérables, fragilise sa propre cohésion et se révèle indigne de ses promesses.
C’est pourquoi il est urgent d’engager un véritable sursaut national autour de la jeunesse. Non sous la forme d’une concertation supplémentaire, mais à travers une mobilisation collective capable de refonder nos priorités publiques. C’est pourquoi nous appelons à l’organisation, dès la rentrée prochaine, d’Etats généraux de la jeunesse réunissant pouvoirs publics, collectivités, associations, chercheurs, entreprises, partenaires sociaux et, surtout, les jeunes eux-mêmes.
Car la jeunesse française n’est ni une menace, ni une variable d’ajustement budgétaire. Elle constitue l’une des principales conditions de notre vitalité démocratique et du futur de la France. Elle est aussi une ressource et une force d’action que notre pays doit mobiliser pour relever ses grands défis : son engagement peut être transformateur pour notre société. C’est pourquoi à l’instar de MarcBloch, nous affirmons nous aussi croire aux jeunes. Ce n’est pas seulement un devoir moral, c’est aussi une obligation politique.
Signataires :
©ARCHIVES OUEST-FRANCE.