Porté par les étudiants, le soulèvement actuel en Serbie fait office d’une école de la démocratie.

Voilà quatre mois et demi que les universités en Serbie sont l’épicentre d’un soulèvement étudiant sans précédent. En cause : la corruption endémique et l’autoritarisme du régime d’Aleksandar Vučić. Dans les établissements occupés par les étudiants, les salles de classe ne sont plus dédiées à l’enseignement, mais au sommeil, à l’organisation des actions et aux délibérations sur l’avenir du mouvement. Ce que les étudiants apprennent en absence des cours dépasse les murs de l’université et les programmes d’enseignement.

Au commencement était la chute

Tout a commencé le 1er novembre 2024, avec l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, la deuxième plus grande ville du pays. La tragédie, qui a fait 15 victimes, est rapidement devenue un symbole du « clientélisme hégémonique »[1] du président Vučić et de la corruption qui gangrène le pays depuis des décennies. De la colère généralisée a découlé un mouvement inédit par son ampleur, son horizontalité, son caractère transpartisan, et par son visage estudiantin.

Considérés jusqu’alors comme une population passive et peu politisée, les jeunes sont à la tête de ces mobilisations historiques. Ils planifient des manifestations qui paralysent le pays, traversent des régions entières lors de marches protestataires[2] de plusieurs jours, et articulent une stratégie qui rallie au-delà des différents bords politiques.

Initiée par la Faculté des arts dramatiques de Novi Sad, la vague d’occupation s’est depuis novembre dernier étendue sur la vaste majorité des facultés publiques et même de nombreux lycées[3]. Le mouvement a par la suite été soutenu par d’autres corporations professionnelles en grève (enseignants, avocats, agriculteurs, etc.). Le mouvement d’occupations des universités bénéficie du soutien de plus de 60% de la population[4], un soutien qui va au-delà des centres urbains. Les étudiants peuvent ainsi être considérés comme „la force politique avec le plus de légitimité dans le pays“, d’après le sociologue Ognjen Radonjić[5].

Le mouvement est largement plébiscité du fait des revendications[6] estudiantines centrées sur le respect de l’État de droit, exigeant des réformes profondes pour briser l’emprise des intérêts particuliers sur l’Etat. Elles ont été décidées par voie délibérative, en assemblées plénières (plenum) intra- et inter-universitaires.

Apprendre par la pratique

Dans ces conditions extraordinaires, force est d’avouer, comme le fait Jovan, étudiant à la Faculté de sciences techniques de Novi Sad, que les soucis liés aux cours « passent au second plan »[7]. En absence des cours, la participation aux activités militantes fait naître une école informelle, ancrée dans la pratique.

La gestion collective d’un mouvement aussi large et ambitieux demande l’implication directe de chacun. « La fac est devenue notre maison : une maison où on passe du temps, mais dont il faut aussi s’occuper. Nous avons des groupes de travail sur les affaires domestiques, sur les actions à l’extérieur, sur la communication avec les autres facs », explique Olja, étudiante à la Faculté des arts dramatiques[8].

Qu’il s’agisse de la gestion de la vie commune au sein des établissements occupées ou de la planification des manifestations sur la voie publique, ces actions demandent une organisation logistique d’envergure, obligeant les jeunes à développer de nouveaux savoir-faire. Jovan, qui a participé à la conception de l’itinéraire d’une des marches protestataires, dit avoir appris « plein de choses pratiques, comme le fait qu’une chaussée fait 7 mètres de large, que 10km de trajet nécessite environ 2h30 de marche, comment on ajuste les fréquences sur un walkie-talkie, et les noms de tous les villages [situés] entre Bor et Niš, entre Slatina et Malča ».

Un éventail de savoirs et compétences acquis en cours, allant du montage vidéo jusqu’au calcul de la capacité du poids des ponts, s’est également montré utile aux étudiants qui organisaient des rassemblements massifs.

Des leçons pour la vie

Mais au-delà des compétences individuelles, la participation au mouvement apprend aux jeunes la vie en communauté et la responsabilité pour les autres. Organiser des rassemblements massifs, par exemple, nécessite de garantir la sécurité du public, de prévoir des dispositifs d’encadrement des manifestations et de nettoyer les sites a posteriori. Tel est le rôle des étudiants d’un groupe de travail faisant office de sentinelles, ces « héros silencieux de la manifestation »[9], dont les actions leur ont valu les louanges du public et des médias.

Voir les jeunes prendre leur destin en main change le regard que les adultes portent sur eux. Cet effet est réciproque : « J’ai appris que j’avais eu tort par le passé de critiquer la vieille génération qui nous soutient aujourd’hui », dit Jovan. « J’ai aussi beaucoup appris sur la puissance de la solidarité. Contrairement aux stéréotypes, les gens en Serbie sont courageux, solidaires, généreux, empathiques et engagés. »

Le mouvement semble alors constituer un levier de transformation dans la relation entre les générations, basée traditionnellement sur l’autorité. L’idée, déjà émise dans l’étude Le sens de l’autorité de VersLeHaut, que les jeunes devraient participer à la discussion sur les sujets qui les concernent, semble faire ses preuves en Serbie.

Les étudiants, moteurs de démocratisation

Les adultes pourraient-ils apprendre de ces jeunes comment faire démocratie ? Dans la Lettre adressée au peuple de la Serbie[10] du 13 mars 2025, les étudiants invitent leurs concitoyens à reproduire dans les communes et régions, à travers le pays, le modèle de démocratie délibérative et autogestionnaire, déjà mis en place dans les universités occupées. Une telle révolution citoyenne est-elle possible ?

Si l’on se fie à l’ampleur et à la résilience du mouvement, celui-ci a plus que les mobilisations passées dans lesquelles il s’inscrit, l’occasion d’opérer un changement profond du système politique. Cet espoir est pourtant compromis par de nombreux obstacles auxquels font face les étudiants, à savoir des agressions physiques, des tentatives de manipulation et de diffamation de la part du régime et de ses alliés. S’y rajoute un environnement international qui semble davantage enclin à soutenir Vučić, ainsi que le manque d’alternative politique susceptible de traduire l’enthousiasme suscité par les mobilisations en un succès électoral.

Quoiqu’il advienne, le mouvement étudiant a permis d’initier un changement paradigmatique dans les mentalités. « Ce qui se passe actuellement chez nous est ce qui s’est passé dans chaque pays de l’Europe de l’Est : la maturation de la société et son entrée en démocratie. Même si les premières élections multipartites ont eu lieu en 1991, ce n’est que maintenant que la démocratie infuse dans l’esprit des gens. »[11]

Et si cette hypothèse d’une intériorisation des normes et attitudes démocratiques en cours est vraie, le mouvement étudiant aura réalisé ce que l’école traditionnelle n’a pas réussi à faire :  former des citoyens prêts à mettre de côté leurs différences pour défendre la justice sociale et construire une société démocratique. Alors peu importe le dénouement de la crise politique et sociale qui secoue la Serbie, l’éveil de la conscience citoyenne de la part des jeunes et des adultes pourraient être sa contribution la plus importante.

Eva Kolbas


[1]  Ivica Mladenović, « Serbie : l’insurrection étudiante face au clientélisme hégémonique de Vučić », AOC, 19/03/2025, https://aoc.media/analyse/2025/03/18/serbie-linsurrection-etudiante-face-au-clientelisme-hegemonique-de-vucic/

[2] Marion Basma, « Serbie : les étudiants entament une marche de plusieurs jours en signe de protestation », Euronews, 13/02/2025, https://fr.euronews.com/my-europe/2025/02/13/serbie-les-etudiants-entament-une-marche-de-plusieurs-jours-en-signe-de-protestation.

[3]  Božidar Milovac, « Ko sve ovih dana spava ,,tamo gde uči”: Svi fakulteti i srednje škole u blokadi [Tous ceux qui dorment « là où on apprend » : toutes les facs et lycées occupés] », Univerzitetski odjek, 25/12/2024, https://www.univerzitetskiodjek.com/drustvo/ko-sve-ovih-dana-spava-tamo-gde-uci-svi-fakulteti-i-srednje-skole-u-blokadi

[4] Enquête d’opinion publique « Stavovi građanaSrbije o protestima i blokadama fakulteta [Les opinions des citoyens de la Serbie sur les manifestations et occupations] », Crta -Centre pour la recherche, la transparence et la responsabilité, février 2025, https://crta.rs/ubedljiva-podrska-gradjana-srbije-studentskim-zahtevima-i-protestima/.

[5]  Sanja Kljajić, «Srbija: studentiski pokret iznutra [Serbie : le mouvement étudiant vu de l’intérieur]», Deutsche Welle, 14/02/2025, https://www.dw.com/hr/srbija-studentski-pokret-iznutra/a-71606405.

[6]  Studentski zahtevi [Les revendications étudiantes],https://studentskizahtevi.rs/eng/

[7] Les propos de Jovan (le prénom a été changé)  recueillis par VersLeHaut.

[8] Lazara Marinković i Kristina Kljajić, « “Fakultet je postao naša kuća”: dva meseca studentskih blokada [“La fac est devenue notre maison” : deux mois des occupations estudiantines] » , BBC News na srpskom, 22/01/2025, https://www.bbc.com/serbian/articles/ce8j24q8687o/lat.

[9] “Tihi heroji protesta: kako su studentski redari obezbedili masovni skup [Les héros silencieux de la manifestation : comment les étudiants sentinelles ont-ils assuré la sécurité du rassemblement massif]”, Vreme, 15/03/2025, https://vreme.com/vesti/tihi-heroji-protesta-kako-su-studentski-redari-obezbedili-masovni-skup/.

[10]«Pismo narodu Srbije [Lettre au peuple de la Serbie] », Studentske blokade, https://blokade.org/en/vesti/pismo-narodu-srbije/.

[11] Les propose de Jovan (le prénom a été modifié) recueillis par VersLeHaut.

L’image de couverture : Une femme tient une pancarte sur laquelle on peut lire « Ça sent l’esprit de corruption » lors d’une manifestation devant le bâtiment du gouvernement dans le centre de Belgrade le 24 janvier 2025. © Crédit photo : ANDREJ ISAKOVIC / AFP