Il faut que le métier revienne sur le devant de la scène
Cette semaine, Laurence Decréau, agrégée de Lettres et fondatrice du Festival des vocations, dénonce l’absurdité de l’opposition entre « métiers intellectuels » et « métiers manuels », qui cantonne systématiquement ces derniers à une place secondaire. Son ouvrage Tempête sur les représentations du travail veut casser ces représentations du travail en décalage avec la réalité.
La France a l’idolâtrie des diplômes. Être bachelier ou mourir (socialement) ! Bonne nouvelle : en 2024, 91,4 % des élèves ont obtenu le diplôme magique qui leur donne le droit… de poursuivre leurs études. Créé en France au XIIIe siècle, le baccalauréat est alors la première marche de l’Université. Il donne accès à quatre Facultés : Théologie, Médecine, Droit et Arts libéraux (Philosophie). Au terme de 5 à 15 années d’études jalonnées de diplômes qui, à eux seuls, vous valent honneurs et privilèges, on devient évêque ou abbé, médecin, ou mieux encore officier de l’administration royale. Bref, un dignitaire.
Quant aux innombrables métiers manuels qui font vivre la Cité, du charpentier au boucher, du maçon au barbier, on ne s’y forme dans aucune institution, mais chez un Maître dont on est d’abord le valet, puis l’apprenti, avant de devenir compagnon voire Maître soi-même. La rumeur dit qu’il faut 10 000 heures de pratique (soit environ 5 ans 1/2) avant de maîtriser pleinement son métier… Autant dire que chez les manuels comme chez les intellectuels, la route est longue qui mène à l’excellence.
Huit siècles plus tard, on assiste à un curieux phénomène : jadis et naguère réservé à une poignée d’intellectuels (c’était encore le cas il y a quelques décennies), le baccalauréat est désormais la voie obligée. « 80 % d’une génération au bac ! » lance Jean-Pierre Chevènement en 1984, créant dans la foulée le bac professionnel à la rentrée 1985. Il sera à la fois trop et mal entendu. Car si, dans l’esprit du ministre, « le bac » désigne l’examen final des voies tant générale que technologique et professionnelle, dans l’esprit des Français, il en va autrement. Il n’est pour eux qu’un bac : celui qui mène aux études longues sanctionnées par de « beaux diplômes », puis aux métiers qu’on n’exerce qu’en blanc – col ou blouse… Et de précipiter leurs rejetons en masse dans la voie générale. Dans son essai 80 % au bac… et après ? Le sociologue Stéphane Beaud, analyse le désastre qu’entraîna ce malentendu, semant à foison échecs et désillusions[3].
Vers la réhabilitation du savoir-faire ?
La création du bac professionnel avait pour ambition d’anoblir la voie pro. Elle en a fait une voie par défaut. Qui s’en étonnerait, dans un collège unique où les disciplines de la voie générale, qui ne mènent par définition à aucun métier, sont seules à être enseignées ? Comment s’enorgueillir d’un bac qui est le seul à destiner à une « profession » – en 3 ans ! – et non à la récolte de diplômes rutilants ? Tu auras un beau diplôme, mon fils. Quant au métier, c’est secondaire. Surtout, ne va pas en voie pro.
Depuis quelques années, pourtant, le métier revient sur le devant de la scène. Les raisons sont multiples : le contraste grandissant entre le prestige du diplôme et les métiers sans intérêt ni sens auquel il mène très souvent – voir le fracassant essai de David Graeber, Bullshit Jobs[4]. La crise climatique, qui fait rechercher un métier capable de sauver un peu de ce qui peut encore l’être sur notre planète. Le confinement, qui a réveillé les consciences : suis-je vraiment heureux dans mon métier ? Au fait, à quoi sert-il ? Avec son Éloge du Carburateur[5], le philosophe Matthew Crawford, claquant la porte de son think-tank pour se lancer dans la mécanique moto, suscite un engouement pour les reconversions dans les métiers manuels. Quelques années plus tard, Arthur Lochman, également philosophe, lui emboîte le pas en devenant charpentier : La Vie solide. La charpente comme éthique du faire[6] sera à son tour best-seller. Il est désormais très « tendance » de fuir son job de consultant pour devenir boucher ou menuisier après un CAP. Servir à quelque chose, enfin ! Considérer avec fierté le résultat bien concret de son travail. Savoir ce que l’on vaut et se voir reconnu comme tel.
Le diplôme ne fait pas le bonheur
L’on s’avise, un peu tard, qu’un diplôme ne rend pas heureux. Que les sacro-saintes notes prévalant à l’école dans l’orientation ne disent pas grand-chose des talents – et encore moins des goûts – sur quoi repose l’adéquation à un métier. Comment se découvrir un tropisme pour le bois, le métal ou le verre quand on ne touche que ses livres scolaires, ses copies, son ordinateur ? L’on découvre aussi, stupéfait, que ces métiers de la voie « pro » prétendument juste bons pour les ânes requièrent une finesse d’observation, une justesse d’analyse, une culture enfin, qui n’ont rien à envier à celles des bacs +5. Mieux : que tel cancre en géométrie pendant ses années de collège manie en sifflotant le théorème de Pythagore quand il s’agit de poser une charpente.
Le temps est peut-être venu où, dans nos écoles, l’aspiration à un beau diplôme s’effacera devant le désir d’exercer un métier que l’on aime, choisi au lieu d’être imposé par un carnet de notes. La chose semble évidente en Suisse, où l’on est aussi fier de devenir cordonnier que financier ; ce serait chez nous une révolution. Mais en ces temps de crise climatique, économique et démocratique, c’est de l’éducation que viendra le salut.
Retrouvez l’ouvrage de Laurence Decréau Tempête sur les représentations du travail en libre accès la-fabrique.fr
[1] Laurence Decréau, Tempête sur les représentations du travail, Paris, Presses des Mines, 2018.
[2] Ce festival qui s’est tenu à deux reprises (2022 à Mirmande et 2024 à Marseille) met à l’honneur la diversité des métiers et savoir-faire, “qu’il s’agisse de travailler le bois, le métal, les chiffres ou les mots”. Ateliers pratiques, dialogues entre professionnels, témoignages, tables rondes et animations rythment ces trois jours. Une occasion unique de découvrir des vocations, d’échanger et de s’inspirer pour mieux envisager l’avenir. Plus d’informations sur https://www.vocationslefestival.com/
[3] Stéphane Beaud Quatre-vingt pour cent au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Sciences Humaines, Paris, La Découverte, 2003.
[4] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, traduit de l’anglais par Elise Roy, Paris, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2019
[5] Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur : essai sur le sens et la valeur du travail, traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry, collection Cahiers libres, Paris, Éditions La Découverte, 25 mars 2010.
[6] Arthur Lochmann, La vie solide. La charpente comme éthique du faire, Paris, Payot, janvier 2019.